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LES DEUX ARMÉES

nombre de ses combattants, mais à leur force morale, à leur discipline, à la confiance des soldats envers leurs officiers, à l'échange journalier des dévouements mutuels, et avant tout et par-dessus tout, au caractère de son général en chef.

S'imaginer qu'on peut remplacer ces éléments de supériorité morale par une supériorité, même immense, d'effectifs, c'est se préparer des mécomptes aussi lamentables qu'inévitables.

Or, toutes ces qualités, nous les possédions. Nous avions confiance en nous, parce que nous avions une confiance inaltérable en notre général.

Sa situation, à la veille de la bataille d'Isly, était tout à fait exceptionnelle, sa responsabilité écrasante, et il lui fallait une force d'âme peu commune pour traverser ces circonstances critiques avec sa belle humeur, son calme imperturbable et la certitude du succès.

Les renseignements qui nous parvenaient du camp marocain étaient terrifiants. En dehors du chiffre fantastique des effectifs réguliers, on parlait d'une artillerie formidable commandée par des renégats espagnols, et d'innombrables contingents fournis par les tribus sauvages, accourues du fond des déserts et fanatisées par leurs marabouts.

A chaque instant, le maréchal était supplié de se retirer sur une bonne position défensive, pour y attendre des renforts et ne pas subir, en rase campagne, un choc irrésistible.

Mais ce grand homme de guerre faisait la part de l'exagération. Il savait qu'avec huit mille hommes bien encadrés et bien disciplinés, un général comme lui pouvait passer partout.

Et puis, il sentait que toute notre force était notre prestige, que reculer devant les Marocains, en face de populations frémissantes et indomptées, c'était perdre l'Algérie.

Il laissait passer les conseils de prudence qui venaient de Paris.

Quant aux attaques de la presse d'opposition, qui ne pouvait lui pardonner ni son affaire de la Vendée, ni son duel avec M. Dulong, ni la répression sévère des émeutes de Paris, il leur faisait tête avec un entrain extraordinaire, rendant piqûre pour piqûre, à ce point que le ministre de la guerre avait dû lui rappeler qu'il est interdit aux militaires d'écrire dans les journaux.

Peu de jours avant la bataille, des renforts importants de cavalerie nous étaient arrivés. Les officiers de spahis des escadrons d'Oran et ceux du 2e de chasseurs d'Afrique voulurent offrir un punch de bienvenue à leurs camarades des rr et 4e de chasseurs d'Afrique et du 2e de hussards.

Nous nous réunîmes tous sur un joli plateau, ombragé par de beaux frênes. Sur le sol, débarrassé de ses broussailles, on avait disposé des bols de punch dont les flammes bleues, mariées à la lueur des bougies supportées par des baïonnettes fichées en terre, éclairaient la réception. Le maréchal, ses deux lieutenants, les généraux de Lamoricière et Bedeau et les officiers de leur état-major, avaient accepté notre invitation.

En l'absence du général Korte, le colonel deTartas, qui commandait toute la cavalerie, entouré des trois colonels : Yusuf, Morris et Gagnon, reçut le maréchal et le remercia de l'honneur qu'il voulait bien faire aux officiers de cavalerie. Dans les gamelles de campement qui représentaient les bols de punch, chacun puisa avec son quart de fer-blanc, et le maréchal, un quart à la main, porta un toast à la cavalerie.

Son plus grand bonheur était de se trouver au milieu des officiers de son armée, de leur parler, de leur expliquer les manœuvres qu'il leur commanderait et ce qu'il attendait d'eux. Il excellait dans ces harangues familières, sans recherches, mais claires et précises.

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