‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 111 sur 211 · UN PUNCH · texte numérisé non relu

UN PUNCH

Celle qu'il nous adressa ce soir-là, et que je regrette de ne pouvoir reproduire mot pour mot, est restée dans ma mémoire comme un modèle d'éloquence militaire.

D'abord, il nous recommanda de nous tenir en garde contre l'exagération manifeste des forces que nous allions avoir à combattre. Il nous rappela que c'était une tendance humaine, en face de l'inconnu, d'exagérer les dangers à courir.

— J'ai depuis longtemps, nous dit-il, l'habitude de recevoir des rapports sur les effectifs de l'ennemi que j'envoie reconnaître ou apprécier. Et ma vieille expérience m'a appris qu'il faut généralement réduire les évaluations de moitié ou des trois quarts. On nous raconte qu'il y a au moins cinquante mille hommes dans le camp marocain. Admettons qu'il y en a la moitié, soit vingt-cinq mille, tout au plus (c'était en réalité le chiffre à peu près exact) . C'est certainement tout ce que l'empereur du Maroc aj pu réunir. Ces gens-là ont eu des distances considérables à parcourir sans eau, sans approvisionnements réguliers, sans routes. Il n'en est sûrement pas arrivé davantage. Et puis, d'ailleurs, qu'importe? Plus il y en aura, plus nous en abattrons. Que peuvent ces foules confuses, où le moindre incident jette le plus affreux désordre, contre des troupes aguerries, parfaitement encadrées, habituées à obéir exactement à leurs chefs, et dressées à conserver toujours un ordre qui se prête, instantanément et facilement, à toutes les combinaisons du combat ?

La première attaque seule présente une apparence de danger, et encore ! Rappelez-vous la campagne d'Egypte ! Rappelez -vous à quoi aboutissaient les charges exécutées contre nos bataillons carrés par les mameluks, qu'on représentait comme des cavaliers incomparables ! Il en sera de même de cette cavalerie marocaine. Elle viendra se briser contre nos carrés d'infanterie. Vous savez par vous-mêmes combien il est

difficile de maintenir un peu d'ordre dans une action décisive de cavalerie. Eh bien ! jugez un peu de ce qui doit arriver parmi ces gens qui ne savent pas ce que c'est qu'une manœuvre d'ensemble. Plus ils sont nombreux, plus ils se gênent pour le combat. Le premier rang seul compte. Les autres font nombre et ne demandent qu'à s'éclipser.

Puis, le maréchal nous expliqua le thème de la bataille future et la manœuvre sur laquelle il comptait.

— Je présenterai à l'ennemi, nous dit-il, ce que j'appelle ma « tête de porc », mon « losange », aux quatre côtés formés par des bataillons se soutenant mutuellement et prêts à se mettre en carré, pour résister aux charges de cavalerie. Vous, messieurs, vous marcherez à l'intérieur du losange, avec le convoi. Je soutiendrai ainsi le premier choc de l'ennemi. Puis, quand le feu de mon infanterie et de mon artillerie l'aura ébranlé, ce sera votre tour, messieurs les officiers de cavalerie; je vous lancerai sur lui. Vous serez peut-être ramenés ! Quelle est donc la cavalerie qui peut se vanter de n'avoir jamais été ramenée? Alors, vous viendrez vous reformer derrière mes bataillons carrés. Je vous lancerai une seconde fois, et cette fois, messieurs, vous ne reviendrez plus.

Je ne puis pas dire quel effet produisirent sur nous ces paroles enflammées. Tout ce que je puis assurer, c'est qu'aujourd'hui, après un demi-siècle, la voix de ce grand homme me semble encore vibrer dans mon oreille, au moment où j'écris.

Le maréchal termina son allocution en nous disant que si, par impossible, notre action ne suffisait pas, il formerait quelques-uns de ses bataillons en colonnes d'attaque et foncerait sur l'ennemi.

Il joignit le geste à la parole, se forma lui-même en colonne d'attaque et fonça sur le groupe qui était devant lui, bousculant le général de Lamoricière, ce qui nous

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