LE GÉNÉRAL MAREY-MONGE
et le dernier résultat de ses rêves eût été qu'avec son arme on pût trancher d'un seul coup la tête d'un mouton. Ces innocents quadrupèdes faisaient en grand nombre les frais de ces expériences, qui sont toujours ouvertes, car le sabre actuel ne réalise pas l'idéal. En entrant chez lui pour la première fois, et en gravissant vivement l'escalier un peu obscur, j'enfonçai ma botte dans quelque chose de mou et de plaintif. C'était un grand lion de l'Atlas, étendu sur les marches et qui barrait complètement le passage. Il ne répondit à mon involontaire familiarité que par un gémissement. Néanmoins, la surprise fut certainement aussi désagréable pour moi que pour lui. Le général avait toujours deux de ces bêtes apprivoisées, qui circulaient dans les appartements ou la cour. En guise de chien de garde, il avait un lynx qui n'avait jamais consenti à se familiariser et qui, tenu à l'attache, accueillait les visiteurs par des sifflements de mauvais augure.
Les lions du général étaient très doux. Mais en vieillissant, ils devinrent acariâtres. La vue des vêtements flottants des Arabes et des robes des femmes les mettait en fureur. Et à la fin, pour éviter quelque scène tragique, le général en fit don au Jardin des plantes. Le goût de ces bêtes, aujourd'hui à peu près disparu, était assez répandu dans l'armée, qui l'avait pris aux Arabes, et il n'était pas rare de rencontrer dans les rues des marabouts implorant la charité du passant, en tenant en laisse un lion plus ou moins râpé, à la place du caniche traditionnel. Mais l'animal le plus en vogue était la gazelle, la gracieuse gazelle aux yeux de femme. Sur les hauts plateaux non encore sillonnés par nous, paissaient des hardes nombreuses de ces animaux si rapides et si intelligents, auprès desquels les armées pourraient prendre des leçons de reconnaissances et de grand'gardes. Leur chasse, au moyen du lévrier sloughi, était le sport favori des grands chefs. Les
Arabes apportaient, et vendaient pour presque rien, les faons qu'ils réussissaient à attraper. La gazelle s'élevait très bien, devenait très familière, mais malheureusement ne vivait pas longtemps en captivité, et mourait de la nostalgie des grands espaces.
A Médéah, la population européenne était presque exclusivement militaire. L'élément civil était représenté par quelques fonctionnaires : un receveur des domaines, un notaire et des négociants vivant de la garnison. Le commandant de place, le capitaine Lefèvre, détaché du 24e de ligne, remplissait les fonctions d'officier de l'état civil. Cependant, on voyait déjà poindre quelques essais de culture de la vigne, fort encouragés par le duc d'Aumale, qui promettaient pour l'avenir de féconds résultats et qui attiraient des colons.
La garnison nombreuse comprenait, outre l'escadron de spahis, les trois bataillons du 33e de ligne, une demi-batterie d'artillerie et les services administratifs. Le 33e de ligne avait pour colonel le fameux père Camou dont j'ai déjà parlé, que ses soldats adoraient et que le maréchal Bugeaud considérait comme un de nos grands généraux futurs. Son lieutenant-colonel, M. Gallemand, avait, en 1839, failli laisser ses os sur la terre d'Afrique. Escortant un convoi de ravitaillement, de Koléah sur Blidah, et attaquéà l'Oued-el-Alleg par des forces très supérieures, il avait subi des pertes sensibles et été ramené à son point de départ. C'est à cette affaire que le capitaine de Grandchamp servit aux Arabes de billot pour décapiter les prisonniers français, morts ou vivants, tombés entre leurs mains. Il avait été tellement défiguré, et pour ainsi dire taillé en morceaux par les yatagans, que les Arabes ne lui avaient même pas coupé la tête. On le retrouva sous un monceau de cadavres décapités. On le transporta à l'hôpital, et il guérit miraculeusement. Il est mort, il y a quelques années, général de division.