‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 122 sur 211 · UN PETIT ROMAN · texte numérisé non relu

UN PETIT ROMAN

un rival, et je revins. Après tout, cela valait mieux, car l'existence que je menais n'était guère propice à l'amour.

Au retour, en passant par Toulon, il m'arriva une assez curieuse histoire. J'eus une ou deux journées à perdre, avant le départ de l'aviso de l'Etat qui faisait hebdomadairement le service d'Alger. En pareil cas, une visite au bagne était classique. Je la fis en uniforme. A peine dans l'arsenal , je me rappelai que parmi les forçats devait se trouver un de mes anciens camarades d'escadron, un sous-officier indigène nommé Ibrahim-ben-Chakar. C'était un des plus braves et des plus beaux soldats qu'on puisse rêver. Coulougli, c'està-dire ayant des ascendants paternels turcs et des ascendants maternels arabes, il réunissait la perfection des deux races : la finesse et la force, et je le revoyais encore, campé à côté de moi sur son cheval, avec ses traits réguliers et sa barbe d'un châtain fauve, épaisse et drue. Il avait longtemps servi dans les réguliers d'Abdel-Kader, et c'était lui, disait-on, qui avait tué le colonel Oudinot, dans la forêt de Muley-Ismaïl. Puis, il avait fait sa soumission et, entré aux spahis, à leur formation, il avait conquis, à force d'intelligence et de bravoure, les galons de sous-officier. Dans la campagne d'hiver de Mascara, nous avions exécuté ensemble plus d'un coup de main, dont il avait été récompensé par la croix de la Légion d'honneur.

Pour son malheur, en rentrant à Oran, il avait fait la connaissance d'une jolie petite Bédouine qui était devenue sa maîtresse. Un jour, arrivant à l'improviste chez elle, il y trouva un jeune médecin sous-aide-major. Dans sa fureur jalouse, il l'étrangla net. Puis, pour cacher son crime, il lui coupa la tête et jeta le cadavre décapité dans un ravin, pensant qu'on attribuerait cette mort à quelque rôdeur arabe. Mais une enquête intelligente et rapide fit découvrir le vrai coupable, et le

spahi fut déféré au conseil de guerre. Les plus hautes influences furent employées pour le sauver. Malheureusement, l'incident de la tête coupée paralysa la bonne volonté des juges, et il fut condamné à la peine de mort, commuée immédiatement en celle des travaux forcés à perpétuité.

— Connaissez-vous, demandai-jeàungarde-chiourme, un condamné arabe qui s'appelle Ibrahim-ben-Chakar?

— Si je le connais! me répondit-il. Je ne connais que lui. C'est un homme très considéré ici. Figurez-vous, mon lieutenant, que depuis qu'il est au bagne il n'a jamais parlé à personne.

— Mais les autres Arabes, ses coreligionnaires, quels rapports a-t-il avec eux ?

— Aucun. Il ne leur adresse jamais la parole. Pour améliorer sa position, on l'a nommé chef d'une équipe de charpentiers , bien qu'il n'ait jamais touché une hache. Cela lui procure quelques sous de haute paye; mais il vit toujours tout seul, à l'écart, et ne quitte jamais sa chambrée.

— Puis-je le voir?

— Parfaitement.

On le fit appeler, et alors, je vis s'avancer, à la place du magnifique soldat que j'avais connu, un vieillard, cassé, que ses cheveux et sa barbe, rasés, rendaient méconnaissable, et qui venait humblement, l'air craintif, le bonnet à la main. Je ne puis rendre l'émotion que me causa cet aspect misérable.

— Ibrahim, lui dis-je, ne me reconnais-tu donc pas?

— Comment ne te reconnaîtrais-je pas, répondit-il, toi, mon frère, toi avec qui j'ai partagé les bons et les mauvais jours ?

Et deux grosses larmes se mirent à couler sur ses joues. Je n'y tins plus. Je le pris dans mes bras. Je l'embrassai, en lui mettant dans la main tout l'argent que j'avais sur moi. Puis, je quittai le bagne, pleurant moi-

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