AU BAGNE DE TOULON
même et laissant les gardes-chiourme' étourdis d'avoir vu un lieutenant de cavalerie en uniforme, décoré, donner l'accolade à un misérable forçat qui portait la livrée du bagne, le bonnet vert, la casaque rouge et le pantalon jaune, d'où sortait la lourde chaîne attachée à son pied.
Quelques jours plus tard Ibrahim-ben-Chakar fut gracié. On finit par comprendre en haut lieu qu'appliquer à un peuple primitif des lois faites pour une nation parvenue à l'apogée de la civilisation, était une absurdité et une injustice souveraine, et que son crime était plus qu'expié par la punition terrible qu'il avait subie. Remis en liberté, il revint à Oran. Mais l'épreuve avait été au-dessus de ses forces. Pour oublier, il se mit à boire de l'absinthe et à fumer du hachisch. Ces deux infernales substances eurent bientôt raison de ce qui lui restait de vie, et il mourut dans l'hébétude et la consomption, au moment où il aurait dû être encore dans toute la force de l'âge. Ainsi finit un homme qui avait les mœurs et les passions sauvages de sa race, mais aussi les qualités d'un soldat admirable. II eût été plus humain et plus juste de lui appliquer la loi du talion, en le fusillant, que de lui infliger pour un crime, après tout excusable, les horreurs d'une législation contraire à l'état social dans lequel il avait toujours vécu.
Quand j'avais quitté Médéah, j'étais convaincu que la province allait jouir d'un calme parfait. Quand j'y revins, une colonne commandée par le général Marey se disposait à en partir, pour aller protéger le territoire de Tittery contre les incursions des Kabyles qui habitent les pentes méridionales du Djurdjura. Ces montagnards, fiers de leur indépendance séculaire, des défaites sans nombre qu'ils avaient infligées aux armées turques , retirés dans leur massif qu'ils jugeaient inexpugnable, n'étaient pas, comme les tribus nomades, épuisés par la guerre. En outre, comme nous avions
abandonné tous les forts construits par les Turcs pour les tenir en bride, ils pouvaient s'agiter impunément, dans une trouée immense, entre Médéah et Sétif , déearnie de tout centre de résistance et de protection. Ce ne fut que l'année suivante, en effet, que pour garnir cette trouée on jeta sur d'anciennes ruines romaines les fondements de la ville d'Aumale, qui prit tout de suite une grande importance, au point de vue militaire.
Enfin, ils étaient en ce moment portés au comble de l'enthousiasme et de la surexcitation par l'arrivée inopinée d'un de ces nombreux imposteurs que les confréries religieuses tenaient toujours en réserve et qu'elles lançaient en temps opportun, pour jouer parmi les populations crédules le rôle de prophète annoncé parles Écritures; de Moul-Saâ (le maître de l'heure). Ce derviche s'appelait, comme tous ses pareils : Mohammedben-Abdallah. Et, comme il montait ordinairement une mule, il portait le sobriquet de : Bou-Baghla (l'homme à la mule). C'était donc pour rassurer les tribus soumises, et empêcher les Kabyles de descendre de leurs montagnes, que le général Marey nous emmena dans la plaine de Hamza. Sa colonne comprenait le 33' de ligne, le bataillon de tirailleurs indigènes d'Alger, trois escadrons de spahis et une batterie d'artillerie de montagne.
Le général Marey-Monge aurait pu disputer au fameux Fabius Cunctator le surnom de temporisateur. Son système consistait à s'établir au milieu des tribus menacées, pour leur montrer qu'il était à même de les défendre, et à ne pas s'aventurer dans ces terribles montagnes de la Kabylie qui se dressaient devant nous. Sur leur flanc, on distinguait de loin les allées et venues des Kabyles insurgés, et le général, toujours solennel, faisant virer son éternelle tabatière, se bornait à montrer à ses officiers, dans une lunette d'approche, la tente de Bou-Baghla.