LES SPAHIS EN RÉGIMENTS
Marey-Monge repartit pour une expédition, en tous points semblable à celle qu'il avait faite au printemps. Les circonstances étaient identiques. Il s'agissait encore de contenir les Kabyles remuants. Identique fut aussi la composition delà nouvelle colonne, avec cette différence toutefois que la cavalerie comprit trois escadrons du Ier de chasseurs d'Afrique, commandés par le lieutenantcolonel de Noue, et mon seul escadron de spahis, réduit à la moitié de son effectif. Identique enfin fut l'attitude du bon général Marey-Monge, qui vint reprendre, en face des pentes du Djurdjura, son ancien campement et continua de « peser surle pays », en attendant les événements.
Chaque matin, les chefs de détachement, parmi lesquels je figurais comme commandant de l'escadron des spahis, se réunissaient, pour le rapport, autour du général, qui leur adressait invariablement les instructions suivantes :
« La situation n'a pas changé. Nous pesons sur le pays, tout en protégeant la population contre les incursions des Kabyles. D'ici on peut voir facilement la tente de l'agitateur, au milieu des contingents qu'il a réunis autour de lui. Il s'agit donc de faire bonne garde. Demain, nous séjournerons encore où nous sommes, à moins que des événements que je ne prévois pas nous obligent à faire un mouvement. Mais il est entendu que si je ne donne pas d'ordre contraire, nous ne lèverons pas le camp. »
Et la tabatière fameuse continuait à virer, et en sortant de la tente du général, nous entendions le troupier, frondeur par tempérament, résumer les instructions que nous venions de recevoir, en chantonnant ce refrain sur notre passage :
Demain l'on partira, Ou l'on n' partira pas.
Et si l'on ne part pas, C'est que l'on restera.
Tout à coup, dans le camp un bruit sinistre circule... Un escadron de hussards et un bataillon de chasseurs à pied viennent d'être anéantis, à Sidi-Brahim. Et presque aussitôt la nouvelle d'une autre catastrophe nous parvient : un convoi de deux cents blessés a été capturé, près d'Aïn-Témouchen.
Ces deux désastres furent, non pas la cause, mais le prélude d'une nouvelle conflagration générale. Des relations étroites avec les rares camarades qui survécurent, et qui me les racontèrent maintes fois, me permettentde les relater ici. C'est le 21 septembre 1845 qu'eut lieu le désastre qui, dans l'histoire de la conquête de l'Algérie, s'appelle « le massacre de Sidi-Brahim ». Notre amour-propre national n'a voulu y voir qu'un guet-apens préparé par Abd-el-Kader. Mais la justice qu'on doit même à ses ennemis veut qu'on y reconnaisse, non pas un acte odieux de trahison, mais un fait de guerre loyal, très habilement exécuté.
Le commandant supérieur de Nemours était le lieutenant-colonel de Montagnac, que nous avons vu, dans la campagne de Mascara, à la tête d'un des bataillons d'élite du colonel Renauld. Officier d'un rare mérite et d'une extraordinaire vigueur, il avait les défauts de ses qualités : une confiance en soi illimitée, excluant toute prudence. Il se croyait au-dessus de tous les événements et capable de toujours les dominer, à force de vaillance et d'énergie. Les merveilles de la campagne de Mascara, où il avait conquis ses épaulettes de lieutenant-colonel, ne lui avaient pas révélé dans tous ses détails le fameux système de Lamoricière. Il n'avait pas compris avec quelle profonde connaissance du cœur humain agissait le général, lorsque, à la veille de tenter un coup de main, il faisait venir dans sa tente l'Arabe capable de le mener sûrement au but et faisait répandre devant lui, sur sa table de campement, un sac contenant deux mille francs en pièces de cent sous, c'est-à-