LE CAPITAINE PIAT
faut le confesser, n'étaient pas très forts sur la manœuvre, et pour mon compte, très novice en mon emploi de commandant d'escadron, je m'en serais assez mal tiré, sans un de mes maréchaux des logis qui sortait de Saumur et qui me soufflait les commandements, quand il me voyait embarrassé.
Je puis dire que, plus tard, j'ai fait des exercices de la cavalerie l'objet de mes études ardentes et constantes, que j'ai passé toute ma vie à essayer d'approcher du type dépeint par le prince de Ligne, de l'officier passionné pour le métier des armes. Jamais je n'ai pu revenir sur cette première impression de jeunesse que me causa le règlement de 1829, retour évident aux errements militaires d'avant la Révolution, et dont les prescriptions sont pour la plupart inapplicables à la guerre, parce qu'on n'y rencontre pour ainsi dire jamais, ni le terrain qu'elles supposent, ni les connaissances, le sang-froid, l'assurance et la mémoire qu'elles exigent. L'expérience n'a fait que confirmer cette conviction, et quand le moment viendra, j'expliquerai comment et pourquoi le lieutenant de 1845, devenu ministre de la guerre, a osé porter sur le règlement de 1829, monument vénérable qu'on croyait indestructible, une main audacieuse, sacrilège même, au dire de mes nombreux contradicteurs, pour le remplacer par une ordonnance dont la simplicité fait, j'ose le croire, le mérite principal.
Rentré à Médéah, je fis mon apprentissage de commandant d'escadron. Il fut pénible. Le capitaine Piat, qui faisait tout par lui-même et qui tenait ses officiers systématiquement à l'écart de l'administration de l'escadron, laissait une comptabilité en désordre. Sans le concours à la fois bienveillant, prudent et sage du sousintendant Wolff, je ne m'en serais pas tiré, et je n'aurais certainement pas contraint le commandant d'Allonville qui, subissant une influence intime, n'avait aucun 1. 18
goût pour moi, à m'adresser une lettre de félicitation officielle, pour la correction parfaite de la comptabilité que je remis au successeur de mon malheureux capitaine. D'ailleurs, les spahis traversaient une nouvelle crise. Les symptômes d'insurrection, dont le massacre de Sidi-Brahim avait donné le signal, arrêtaient le recrutement. Presque tous les indigènes de mon escadron, formé en 1842, avaient accompli leur engagement de trois ans et quittaient le corps. Enfin notre formation en vingt escadrons, répartis dans les provinces d'Algérie, avait entraîné de tels inconvénients qu'on revenait au système régimentaire.
Le colonel Yusuf fut nommé maréchal de camp, et conserva la haute main sur les trois nouveaux régiments, commandés, le premier, pour la province d'Alger, par le colonel Daumas; le second, pour la province d'Oran, par le colonel de Montauban, et le troisième, pour la province de Constantine, par le colonel Bouscaren. Seulement le colonel Daumas étant maintenu directeur des affaires indigènes, le commandant d'Allonville, promu lieutenant-colonel, le remplaça à la tête du Ier régiment.
La formation régimentaire entraînait une augmentation d'état-major qui procurait de l'avancement à presque tous les officiers. Par suite du nouveau classement, à vingt-cinq ans à peine, sorti du rang, je me trouvais, en face de deux vacances de capitaines, le plus ancien lieutenant du Ier régiment, et j'aurais dû être nommé capitaine, si tout s'était passé régulièrement. Mais la fantaisie et l'entêtement des bureaux de la guerre en décidèrent autrement, et je ne pus même pas obtenir la place de capitaine en second à notre sixième escadron, détaché au Sénégal, poste qui resta vacant pendant de longues années. Je devais attendre encore pendant trois ans mon troisième galon, et je me trouvais toujours à Médéah, lorsqu'au mois de septembre, le général