‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 128 sur 211 · UN RÉGULUS FRANÇAIS · texte numérisé non relu

UN RÉGULUS FRANÇAIS

l'ennemi un feu qui le tint à distance. Mais les heures étaient comptées pour lui. Il n'avait pas de vivres, pas de munitions, et la soif, la terrible soif, allait bientôt le forcera sortir ou à mettre bas les armes. Abd-el-Kader le comprit et il entoura le marabout de ses gens, postés hors de la portée du fusil. En même temps, il envoyait son prisonnier, le capitaine Dutertre, sommer les chasseurs de mettre bas les armes en lui disant : « Ta tête payera l'insuccès de ta mission. » Et Dutertre arriva devant le marabout : « Chasseurs ! s'écria-t-il, on va me décapiter si vous ne vous rendez pas! Et moi, je vous ordonne de vous défendre et de mourir jusqu'au dernier, plutôt que de vous rendre. » Puis, ce nouveau Régulus s'en retourna d'un pas tranquille vers l'Émir, et fut décapité sous les yeux des défenseurs de Sidi- Brahim. L'Histoire ne nous a rien légué de plus sublime. Trois jours et trois nuits, les chasseurs du capitaine de Géreaux tinrent dans le marabout, dévorés par la soif et privés de tout repos , car à chaque instant il fallait faire face à des tentatives d'assaut. Enfin, le capitaine essaya une sortie désespérée. La compagnie, réduite à soixante hommes, partit le matin du quatrième jour, emportant, sur des brancards improvisés, une dizaine de blessés. Des nuées d'Arabes l'assaillirent aussitôt. Elle leur fit face et, combattant toujours, laissant quelques hommes sur le terrain, mais marchant sans s'arrêter, déjà elle était assez près de Nemours pour croire à un secours, à une délivrance, lorsqu'il lui fallut longer un ravin, au fond duquel murmurait un clair filet d'eau fraîche. A sa vue, les soldats furent comme affolés. Ni prières, ni menaces, ni coups ne purent les empêcher de s'engouffrer dans ce ravin, où les Arabes les tuèrent sans résistance l'un après l'autre, et avec eux leur infortuné capitaine qui les suppliait de souffrir encore quelques instants pour ne pas mourir. Il s'en échappa sept, que recueillit à demi morts le

23o MES SOUVENIRS.

faible détachement, envoyé de Nemours au bruit du combat, par le commandant intérimaire.

Quelques jours plus tard, on faisait partir imprudemment, de Tlemcen pour Oran, un convoi de deux cents blessés ou malades, sous la protection de quelques hommes commandés par un officier de zouaves : le lieutenant Marin. Près d'Aïn-Témouchen, le convoi fut enveloppé par des forces ennemies très considérables. Il n'y eut, à proprement parler, pas de combat. Marin, sommé de se rendre, mit bas les armes, à la condition qu'il aurait, lui et son monde, la vie sauve, en dépit des remontrances d'un médecin militaire nommé Cabrol, qui conseillait de se réfugier dans un marabout voisin, pour s'y défendre. L'action du lieutenant Marin, un bon soldat cependant jusque-là, décoré pour sa belle conduite antérieure, lui fut amèrement reprochée. Plus tard, quand il revint de captivité, il passa en conseil de guerre pour avoir capitulé en rase campagne, et subit une condamnation sévère, adoucie, pourtant, par la clémence royale. Elle était méritée. Il est bon que le soldat apprenne par des exemples qu'en certaines circonstances la mort, pour lui, n'est qu'un devoir professionnel, comme il est bon aussi qu'il apprenne à admirer, pour les imiter au besoin, les exemples héroïques donnés par les de Géreaux et les Dutertre. Aussi, est-ce une pensée heureuse qui réunit, chaque année, tous les bataillons de chasseurs à pied, dans une fête commémorative, autour du souvenir impérissable des braves de Sidi-Brahim.

Les prisonniers de Sidi-Brahim et d'Aïn-Témouchen furent conduits sur le territoire marocain, à la Smala d'Abd-el-Kader, où ils vécurent longtemps très misérablement. Puis, comme leur nourriture épuisait ses faibles ressources, comme leur nombre entravait la mobilité de ses mouvements, l'Emir se détermina à un acte de barbarie épouvantable qui ternit sa gloire, en

CATASTROPHE D'AIN-TÉMOUCIIEN. 281

envoyant l'ordre de mettre à part les officiers et de massacrer les autres. Deux hommes seulement échappèrent au massacre et parvinrent à rentrer dans nos lignes, au milieu de dangers et de privations inouïs. Quant aux officiers, le commandant Courby de Cognord, qui était leur supérieur, finit par faire écouter ses infatigables doléances. Le représentant du gouvernement espagnol à Mélilla s'entremit en leur faveur, et on les racheta, comme dans les anciens âges. Abd-el-Kader demanda quarante mille francs pour leur rançon. Et comme aucun crédit n'était ouvert sur ce chapitre, le payeur général exigea qu'on lui fît une violence fictive. Le général de Lamoricière envoya quatre hommes et un caporal, chargés de faire le simulacre de forcer sa caisse. Les prisonniers furent conduits à Nemours, où le marché avait été conclu. Parmi ces malheureux se trouvait encore un sous-officier, un seul, le maréchal des logis chef des hussards qui, grâce à ses deux galons et à la complicité de ses compagnons d'infortune, avait réussi à se faire passer pour un officier et à échapper à la mort. Il s'appelait Barbut. Je devais le retrouver au Mexique, où il commandait l'escadron du 5* de hussards, escorte du général en chef; puis à Tours, où il fut atteint par la limite d'âge, comme colonel du 3e de dragons.

Le commandant Courby de Cognord continua sa carrière, devint général de brigade, fut blessé assez grièvement, en 1851, dans une des émeutes du midi de la France, et passa, peu de temps après, dans le cadre de réserve.

Enfin, je me rappelle avoir connu dans mon enfance le malheureux et héroïque de Géreaux, chez des amis communs. Il venait de sortir de Saint-Cyr ; c'était un très joli sous-lieutenant, un peu nonchalant, un peu efféminé, raffiné comme toilette, et qui me frappa par ce détail bizarre qu'il possédait une robe de

chambre, luxe inouï chez un sous-lieutenant. On n'eût certainement pas dit qu'une âme de bronze habitait sa frêle enveloppe.

Un dernier détail : c'est sous les murs de Nemours qu'en 1845, Abd-el-Kader, en anéantissant une colonne française, provoqua un soulèvementgénéral de l'Algérie. C'est à Nemours que, deux ans plus tard, se reconnaissant impuissant à continuer la lutte, il vint faire sa soumission entre les mains du duc d'Aumale. Il devait trouver dans la générosité de son vainqueur plus d'égards pour sa grande infortune qu'il n'avait luimême témoigné de commisération pour nos infortunés prisonniers.

Au moment du massacre de Sidi-Brahim, le général de Lamoricière remplaçait à Alger le maréchal Bugeaud, qui était allé à Paris, pour défendre devant la Chambre le budget de la colonie. Il jugea les événements assez graves pour presser le retour du gouverneur général, qui ne se fit pas attendre d'ailleurs, et arriva parfaitement calme et tranquille, convaincu qu'avec les renforts qu'on lui avait promis à Paris, il aurait bientôt raison de cette nouvelle levée de boucliers. De notre côté, c'est-àdire en Kabylie , le contre-coup du massacre de Sidi- Brahim avait été immédiat , et les Arabes , toujours groupés autour de leur Bou-Baghla, étaient devenus assez agressifs pour inspirer au général Marey-Monge l'enviede sortir de son inaction. Comme il ne se sentait pas à la tête de forces suffisantes ; comme il ne voulait pas renouveler son insuccès du 19 juin précédent, il s'entendit avec le général d'Arbouville, qui commandait à Sétif et disposait d'une colonne expéditionnaire à peu près semblable à la nôtre. Les deux colonnes se réunirent, et je vis là pour la première fois le fameux El-Mokrani, arrivant à la tête des goums de la Medjana dont il était l'agha, et qui étaient composés de superbes cavaliers, bien montés et

Page 1