UN MONTMORENCY ARABE
bien vêtus. El-Mokrani était en quelque sorte le prince souverain de la Medjana et jouissait d'un prestige tout à fait légendaire, c'est le cas de le dire. En effet, la légende lui donnait pour ancêtre un des compagnons de saint Louis, un Montmorency, fait prisonnier avec le Roi à la bataille de la Mansourah, qui serait resté dans le pays, aurait embrassé l'islamisme et fait souche de guerriers. Sa famille, transportée par les hasards de la fortune dans la Medjana, y aurait acquis par la suite une prépondérance quasi royale. Qui nous eût dit alors que, vingt-cinq ans plus tard, cet Arabe magnifique, froissé par les procédés, d'ailleurs injustifiables, de notre administration, et par les incompréhensibles faveurs dont elle accablait les Juifs algériens, au détriment des Arabes, deviendrait pour nous un ennemi aussi acharné qu'il avait été un allié fidèle, et qu'il trouverait la mort en combattant ces Français qu'il avait servis si longtemps? Du moins, jusque dans sa révolte, fit-il preuve de ces qualités que notre orgueil national aime à placer parmi les vertus françaises ; car, avant de se mettre à la tête de l'insurrection, il renvoya au gouverneur général les insignes de toutes ses dignités et nous déclara noblement, loyalement la guerre, par une sorte de cartel que n'eût certainement pas désavoué un Montmorency des temps héroïques. Nos deux colonnes et nos deux généraux n'obtinrent guère plus de succès, en cet automne, sur les Kabyles, que n'en avaient obtenu, au printemps, une seule colonne et un seul général. On nous laissa, nous autres cavaliers, à la garde de la plaine. Les fantassins grimpèrent dans la montagne, bousculèrent les Kabyles, brûlèrent des maisons, des oliviers et des figuiers. Puis, quand ils revinrent, car il fallait bien revenir, ils eurent à subir des combats meurtriers qui ne se terminèrent qu'à la sortie des montagnes, et, quoique l'ennemi eût éprouvé des pertes bien supérieures aux nôtres,
comme il ne nous avait fait aucune proposition de soumission, il put prétendre qu'il nous avait chassés de chez lui et se proclamer vainqueur. Cette comédie devait durer encore une douzaine d'années, c'est-àdire jusqu'à ce qu'on se décidât à en finir une bonne fois avec la Kabylie.
Je quittai peu après la colonne du général Marey- Monge, redevenue inactive. Le nouveau Ier régiment de spahis était définitivement organisé. Ma place était au premier escadron, àBlidah, et on m'y réclamait. Le général profita d'un convoi de blessés, de malades et de matériel qu'il dirigeait sur Médéah, pour m'en donner le commandement et me faire partir.
A Médéah, je fis au nouveau capitaine-commandant, M. Ressayre, la remise de l'escadron, et je rentrai enfin au régiment, où de grands changements de personnel étaient survenus. Nous étions toujours commandés, il est vrai, par le lieutenant- colonel d'Allonville qui m'aimait peu, mais que je considérais comme un officier de guerre hors ligne. Nos trois chefs d'escadrons étaient : le commandant de Ferrabouc, l'ancien commandant de l'escadron turc de la province de Bône ; un brave homme qui termina sa carrière comme général de brigade, après avoir conduit le i" de chasseurs d'Afrique en Crimée ; le commandant Damiguet de Vernon, vieux soldat d'Afrique, doué de plus d'esprit que de caractère; il devait commander, en 1848, la garde républicaine, atteindre péniblement le grade de général de brigade, et mourir en 1866; le commandant Desmaisons, ancien philhellène, ancien officier d'ordonnance du Roi, très galant homme, très considéré ; mais très déclassé dans la cavalerie, pour laquelle il n'avait aucune aptitude. Notre major était mon ancien capitaine, Billioud, que je devais avoir bientôt le bonheur de perdre, par sa nomination de major de place, à Lyon. Mon escadron était commandé
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par le capitaine de La Rochefoucauld, un de mes anciens camarades de collège. Sa carrière avait été rapide et brillante. Il traversa d'ailleurs, comme un météore, le régiment où je ne le vis jamais. Son capitaine en second était M. de Mirandol, célèbre par sa captivité chez Abd-el-Kader et qui, pour entrer aux spahis, avait dû renoncer à son ancienneté et prendre la gauche de tous les capitaines de cavalerie. Il fut bientôt dédommagé, d'ailleurs, par les fonctions d'adjudant-major et passa, en même temps que Fleury, ch^f d'escadrons.
Enfin le régiment était ainsi réparti : les deux premiers escadrons, avec l'état-major et le peloton hors rang, à Blidah, le troisième à Médéah, le quatrième à Milianah, le cinquième à Orléansville et le sixième au Sénégal.
Quand j'arrivai à Blidah, les deux premiers escadrons y rentraient avec des effectifs presque insignifiants, à la suite d'une laborieuse campagne que l'enchevêtrement des faits m'a forcé de passer sous silence, mais dont je vais dire quelques mots.