AU BOUT DU SABRE
les plus inféodés à notre pouvoir les partagent avec le dernier berger. Ils n'hésiteraient pas à nous abandonner pour le premier aventurier qui leur persuaderait qu'il est le Moul-Saâ. A l'époque dont je parle, les indigènes les plus compromis avec nous nous disaient carrément pour prouver leur sincérité : « Quand vous quitterez le pays, nous serons forcés de partir avec vous », ne mettant pas en doute un seul instant que nous dussions, un jour, être chassés de l'Algérie.
Abd-el-Kader ne représentait pas du tout le même principe que ces agitateurs religieux. Il ne se donnait pas pour le « maître de l'heure », le Moul-Saâ; il était, lui, le Moul-Drâ, « l'homme de la force, le guerrier ». Mais il partageait les superstitions de ses compatriotes, il s'appuyait sur elles, et quand Bou-Maza se manifesta, il envoya même auprès de lui des émissaires, pour s'assurer que ce nouvel agitateur, comme disait le général Marey-Monge, présentait les signes indiqués par les prophéties. Et il ne se décida à intervenir que lorsqu'il fut certain que Bou-Maza était un faux messie. Alors, il entra en scène, en véritable chef de la nationalité arabe, et Bou-Maza ne fut plus que son lieutenant dans le Dahra. Ce n'était pas d'ailleurs un homme à dédaigner que Bou-Maza, puisqu'il tint la campagne pendant près de deux ans, dans un corps à corps presque perpétuel avec le colonel de Saint-Arnaud, qui finit pourtant par en avoir raison, par le prendre et par l'envoyer à Paris, où il excita une curiosité passionnée.
Donc, après le massacre de Sidi-Brahim, ce fut dans toute l'Algérie un branle-bas général, mais surtout dans les deux provinces d'Oran et d'Alger. Sans se laisser troubler, le maréchal Bugeaud lança de tous côtés ses colonnes mobiles, portées à des effectifs convenables par les renforts venus de France. Il se mit lui-même à la tête de nombreux escadrons de cavalerie, commandés par le général Yusuf et soutenus par de l'infanterie,
pour donner la chasse à l'Émir qui, poursuivi à outrance, parut vouloir s'enfoncer dans le Sud. C'est alors que le maréchal renvoya à leurs cantonnements ses escadrons éreintés, et notamment les deux escadrons de spahis qui arrivaient à Blidah en même temps que moi, dans un assez piteux état.
Mais la retraite d'Abd-el-Kader n'était qu'une feinte. Il fila par les hauts plateaux, se jeta en Kabylie, et bientôt on apprit avec émotion, à Alger, qu'il menaçait la Mitidja. On était alors au commencement de 1846. Le maréchal réunit aussitôt, sous le canon de la Maison- Carrée, à cinq kilomètres d'Alger environ, une forte colonne de cavalerie, pour protéger la fertile plaine. Je fis partie de cette colonne, que commandait Yusuf et qui était composée, outre nos deux escadrons de spahis de Blidah, de trois escadrons du Ier de chasseurs d'Afrique, de quatre escadrons du 5e de chasseurs, récemment venus de France, et d'un fort détachement de gendarmerie. Le i6r escadron de spahis était commandé parle capitaine Abdellal et le 2e par moi, en l'absence de mes deux capitaines dont l'un, François de la Rochefoucauld, était en France, et dont l'autre, de Mirandol, était en convalescence. Ils étaient sous les ordres du commandant Desmaisons. Pendant que nous nous installions à la Maison-Carrée, Abd-el-Kader établissait audacieusement son camp à deux journées de marche d'Alger, à un endroit nommé Cherak-el-Toboul (le déchirement des tambours) , en mémoire d'une grande défaite infligée aux Turcs par les Kabyles. Le général Gentil, qui commandait le territoire d'Alger, l'y surprit et saccagea son camp. L'Émir dut s'enfuir sur un cheval nu. Quelques jours plus tard, le 7 mars, le colonel Camou l'atteignait encore, et pour lui donner le temps de fuir, ses réguliers se faisaient sabrer par la cavalerie française. Alors, comme il s'enfonçait dans le Sud, comme notre présence à la Maison-Carrée devenait