‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 132 sur 211 · DEUX VICTIMES · texte numérisé non relu

DEUX VICTIMES

inutile, ce fut nous qu'on lança enfin à ses trousses.

Nous atteignîmes Boghar par une pluie diluvienne. Là, nous attendaient deux escadrons du 2* régiment de spahis et quatre escadrons du 2e de chasseurs de France. Nous partîmes tous dans la direction de Bouçaâdaet, le 11 mars, après deux marches de nuit consécutives, nous arrivions, à la pointe du jour, sur le bivouac qu'Abd-el-Kader venait de quitter et dont les feux étaient encore allumés. Le général lança de suite les spahis en avant. Nous étions en tête de la colonne, derrière le commandant Desmaisons, qui avait toutes les peines du monde à se tenir à cheval. Débouchant par un col étroit dans une vaste plaine, et le jour étant tout à fait levé, nous aperçûmes à petite distance deux groupes distincts d'environ trois ou quatre cents cavaliers filant rapidement sur la droite, et à gauche le convoi, c'est-à-dire des mulets, des chevaux chargés conduits par des hommes à pied, sous l'escorte de quelques cavaliers.

— Il faut prendre le convoi! dit le commandant Desmaisons. Abdellal et moi qui étions, Abdellal surtout, beaucoup plus familiarisés avec les habitudes des Arabes, nous mîmes tout en œuvre pour lui persuader qu'il fallait foncer droit sur les cavaliers, tout, les raisonnements, les remontrances, les prières, les objurgations. Nous allâmes presque jusqu'au refus d'obéissance. Nous sentions, pour ainsi dire, l'Émir au bout de nos sabres, et nous bouillions, en pensant que le commandant allait le laisser échapper. Il céda enfin, mais trop tard. Les cavaliers arabes touchaient déjà la montagne et, quoique partis ventre à terre, nous ne pûmes aborder que l'arrière-garde. Elle se fit hacher pour sauver Abd-el-Kader, que nous voyions d'en bas gravir paisiblement les pentes abruptes au pied desquelles nous avions espéré l'acculer et le prendre. Pendant la charge, nous avions vu se passer un fait insolite. 1 19

29o MES SOUVENIRS.

Les Arabes déchargeaient leurs fusils sur quelque chose à terre. Puis, en courant, nous découvrîmes au même endroit deux hommes blessés; c'étaient deux officiers français. Abd-el-Kader, ne pouvant les emmener et ne voulant pas nous les laisser vivants, avait donné l'ordre de les tuer. L'un était M. Lacoste, lieutenant du train des équipages, chef du bureau arabe de Tiaret; l'autre, son interprète militaire, M. Lévy. Tous deux avaient été faits prisonniers par les Arabes dans une tournée, et conduits à Abd-el-Kader qui les avait traînés à sa suite, comme un trophée vivant, présentant M. Lacoste aux populations, tantôt comme le duc d'Aumale, tantôt comme un des principaux officiers du maréchal. Nous les relevâmes dans un état lamentable. Le malheureux Lévy avait la colonne vertébrale brisée par une balle. Il put à peine dire quelques mots et mourut. M. Lacoste était moins grièvement atteint; il avait une balle dans l'épaule et une autre dans la cuisse; mais il était comme fou et nous reprochait à tous, dans son délire, de l'avoir abandonné aux mains des Arabes. Le malheureux, conduit à l'hôpital de Boghar, mourut, au bout de trois mois, d'une infection purulente.

Cette exécution sauvage produisit dans la colonne une irritation qu'Yusuf dériva habilement sur les tribus qui avaient soutenu Abd-el-Kader, disparu, et notamment sur la grande confédération des Ouled- Nayls, que nous saccageâmes.

Ces Ouled-Nayls ont une singulière spécialité. Ils fournissent à tous les ksours (villages) du Sud et à tous les centres de populations, nomades ou sédentaires, de jolies filles aux mœurs faciles qui cultivent particulièrement la danse du ventre et qui ramassent avec cette industrie de belles dots qu'elles rapportent à la tribu, faisant très bon ménage avec les maris qu'elles se procurent ainsi. On les appelle des Nayliates et on en

Page 1