OREILLES SALÉES
tions plus restreintes, aux bergers des Pyrénées et des Abruzzes.
Le général Yusuf, établi sur la ligne des eaux, que devaient suivre forcément les nomades, les rejetait dans le Sud, à une époque où ils n'y pouvaient plus vivre, frappait sans relâche toutes les portions de tribus qui s'exposaient à ses coups pour venir boire, de sorte que ce monde indomptable devait se soumettre ou mourir de soif. Il se soumit, et le général put annoncer à Alger que la confédération des Ouled- Nayls avait pris les campements qu'il lui avait assignés, et que le Sud était pacifié. Cela paraissait tellement beau qu'on n'y voulait pas croire et que le duc d'Aumale lui-même, avant d'aller prendre le commandement de la province de Constantine, où il devait signaler sa présence par de grands succès, fut chargé par le maréchal Bugeaud de venir à notre camp de Korrérich , pour vérifier en personne les résultats obtenus. Yusuf n'avait pas embelli la vérité. Il devait ces résultats à l'application stricte du système de Lamoricière, expérimenté sous ses yeux à Mascara, et qui consistait à récompenser sans limites les services, à châtier sans pitié les trahisons. Je veux transcrire ici un exemple de ces procédés.
Attachant un grand prix à ses communications avec l'état-major général d'Alger, auquel il rendait directement compte de ses opérations, il avait établi une ligne d'étapes que suivaient ses courriers, auxquels les chefs arabes devaient, à chaque gîte, aide et protection. Un jour, il trouva sur la route un de ces courriers à moitié nu, à moitié assommé et dépouillé de ses dépêches. L'Arabe raconta qu'en traversant le K'sar (au pluriel K'sour, village) de Cherf, il avait été maltraité par le caïd, qui lui avait reproché de s'être fait le serviteur des chrétiens et l'ennemi de ses coreligionnaires. Quelques jours après, le général campait aux portes de Cherf,
et le caïd, qui n'avait pas la conscience tranquille, venait lui prodiguer des marques de zèle. Le général, dans sa tente, tout en interrogeant le caïd sur les nouvelles du pays, les dispositions des habitants, avait fait venir le courrier. « A propos, dit-il au caïd, j'ai envoyé un messager à Alger. Il a dû passer par ici. — Oui, Seigneur, répondit le caïd, je l'ai reçu de mon mieux. Son cheval était fatigué, je lui en ai donné un frais. A cette heure, il doit être à Alger. » Le général fit un geste et le courrier se montra. A sa vue, le caïd mit un pan de son burnous sur sa tête, en murmurant seulement : « Mectoub! » (C'était écrit!) Deux chaouchs l'emmenèrent et il fut décapité devant la tente. C'était un brigadier de mon escadron, nommé Tahar-ben-Ahmeda, qui était l'exécuteur ordinaire de ces sortes de sentences. Et, malgré sa dextérité éprouvée, il confessait volontiers que nos sabres de cavalerie coupaient bien moins proprement une tête que le yatagan turc.
Cette justice sommaire était indispensable, au milieu de ces populations qui nous auraient assassinés les uns après les autres, si on ne leur avait pas persuadé que tout acte de trahison était immédiatement châtié. Yusuf, très consciencieux, quand il ordonnait une exécution, la vérifiait par lui-même, en se faisant apporter les oreilles du supplicié. Il donnait même dix francs par paire d'oreilles. Et, plus d'une fois, il fut mis dedans, comme on dit familièrement. On lui apporta des oreilles appartenant à une tête encore sur les épaules d'un condamné. C'est ce qui arriva à un pauvre diable nommé Si-Mohamed-ben-el-Senoussi, qui fut trouvé dans une position équivoque, louche. Le général, le considérant comme un espion, fit avec son doigt un petit signe qui voulait dire : « Coupez-moi cette tête. » Si-Mohamed-ben-el-Senoussi était estropié; il boitait. Cette infirmité inspira peut-être de la pitié à mon brigadier. Peut-être l'autre avait-il dans sa poche quelques