‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 136 sur 211 · VA-ET-VIENT · texte numérisé non relu

VA-ET-VIENT

taient d'eux-mêmes le combat pour les ramener à la masse. De sorte que bientôt je n'eus plus affaire qu'à une tirerie insignifiante. En même temps, je voyais reparaître un de nos cavaliers auxiliaires, revenant vers nous en nous faisant, selon la mode arabe, des signes avec son burnous. C'était la voile attendue par les naufragés sur leur radeau. Derrière lui, un épais nuage de poussière nous signalait l'arrivée d'une nombreuse troupe de cavalerie : quatre escadrons de chasseurs d'Afrique qu'Yusuf envoyait à bride abattue pour nous dégager. Il avait appris en même temps le danger que nous courions et la présence, à une petite distance, d'Abd-el-Kader.

Les Sebaâ-Rouss, qui séparent la plaine d'Aïn-Oussera du Z'ahrès, se terminent par un défilé entre les deux plaines, où les eaux pluviales s'accumulent dans une espèce de citerne naturelle et qui porte le nom de Guelt-el-Stel. C'était là que l'Emir était établi, surveillant nos mouvements. S'il avait eu connaissance, en temps opportun, de notre marche audacieuse, il aurait pu, en s'interposant entre nous et la colonne, nous infliger un désastre. Prévenu trop tard, il préféra décamper. Pour plus de sûreté, Yusuf fit franchir les Sebaâ-Rouss à toute sa colonne, qui n'arriva que fort tard au bivouac, après avoir fait dans les vingt-quatre heures une étape d'au moins quatre-vingts kilomètres. Je la rejoignis, ramenant trois ou quatre blessés et quelques cavaliers démontés et même quelques prises. J'avais reperdu tous les moutons, mais il me restait environ deux cents chameaux qu'Yusuf nous abandonna libéralement, et qui furent vendus le lendemain à la criée. Je touchai de ce chef, si je m'en souviens bien, quatre-vingts francs de part de prise.

Ici, j'ouvre une parenthèse. Tout à l'heure, sous ma plume, sont venus les noms d'un de mes sous-officiers, qui en avait assez pour baptiser un peloton : de Trous-

sel d'Héricourt de Valincourt d'Estrées. Il était grand d'Espagne de première classe, s'il vous plaît, ce qui ne l'avait pas empêché de débuter aux chasseurs d'Afrique. Il avait même adressé au lieutenant Henri de Carayon- Latour une lettre qu'il avait signée de tous ses titres : de Troussel d'Héricourt de Valincourt d'Estrées, grand d'Espagne de première classe et. . . chasseur de deuxième classe, à laquelle le lieutenant avait répondu en lui conseillant d'oublier sa première qualité, pour ne se souvenir que de la seconde.

Un jour que, sans la moindre prétention, du reste, il racontait ses splendeurs héraldiques et constatait qu'il avait le droit de rester couvert devant le roi d'Espagne : — Ah ! tu peux rester couvert devant le roi d'Espagne, lui dit un vieux brisquard; eh bien, tâche moyen de passer à quatre pas de moi sans me saluer, et je te colle au clou pour quatre jours !

Les opérations que je viens de raconter avaient eu du moins pour résultat de démonétiser Abd-el-Kader aux yeux des populations et de le rejeter dans l'Ouest, vers le Maroc, son refuge habituel. Le général Yusuf en profita pour accabler les tribus sahariennes, aidé dans sa tâche par la saison chaude dans laquelle nous entrions.

Le mouvement alternatif du Nord au Sud et du Sud au Nord est, pour les nomades, en quelque sorte la loi même de leur existence. Pendant la saison des pluies, ils s'enfoncent dans le Sud, où ils trouvent pour leurs troupeaux de plantureux pâturages, et pour eux-mêmes un climat agréable. Quand l'été survient avec ses chaleurs, quand le soleil a desséché les cours d'eau et brûlé la végétation, ils sont obligés d'abandonner le Sahara, qu'ils appellent eux-mêmes « le pays de la soif » (Bladel-Atache) , pour venir, sur les confins du Tell, chercher la verdure et l'eau. C'est ce qu'on appelle la loi de transhumance, la même qui s'applique, dans des propor-

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