‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 139 sur 211 · VIE DE GARNISON · texte numérisé non relu

VIE DE GARNISON

de supporter une selle sur leur dos déchiré. Il était toujours là, toujours présent à son poste, toujours disponible, avec sa trompette et son air malheureux et résigné. Il faisait mon étonnement.

Il fallut relever la cavalerie de la colonne. Elle était commandée par le lieutenant-colonel de Noue , du Ier de chasseurs d'Afrique. Elle fut remplacée par des escadrons frais qu'amena le lieutenant-colonel d'Allonville. Parmi ces escadrons, il n'y avait pas de spahis, et, pour en conserver quelques-uns, le général réunit tous ceux dont les chevaux pouvaient encore marcher, et il m'en donna le commandement. Il y en avait vingtcinq. Mes deux chevaux étaient excellents et aussi frais que s'ils étaient sortis le matin de l'écurie. Grâce à eux, je vis, du commencement à sa fin, cette campagne qui devait marquer dans l'histoire de notre conquête, en étendant pour la première fois jusqu'au Sahara la domination française. Nous rentrâmes àBlidah, à la fin de juillet.

On se souvient peut-être que quatre ans plus tôt, après la fatigante campagne de Mascara, un soir, dînant avec Fleury sous les orangers parfumés de Blidah, je m'étais écrié : « Vivre ici. comme officier, quel rêve! » Eh bien, ce rêve, je le tenais enfin. Ce bonheur, entrevu jadis, était réalisé, et même au tableau de ma félicité il y avait quelques traits d'ombre, sans lesquels je n'en eusse peut-être pas savouré toutes les douces clartés. Mon colonel était toujours sévère et malveillant. Mon escadron avait changé de capitaine, M. de la Rochefoucauld étant entré aux lanciers, après avoir touché barre en Afrique pendant mon absence. Il avait été remplacé à l'ancienneté par le capitaine Abdellal, qui, le lecteur ne l'a peut-être pas oublié, avait obtenu la faveur insolite et antiréglementaire de passer du cadre étranger dans le cadre français, sans perdre son rang d'ancienneté.

Nous ne lui pardonnions pas cet avantage, conquis à notre détriment, et de son côté, il ne nous pardonnait pas le dommage qu'il nous avait causé. De sorte que nous étions un peu comme chien et chat. C'était de ma part un mauvais sentiment, dont je m'accuse et dont j'ai fait plus tard pénitence. Car, devenu général de division et inspecteur général, je m'évertuai à faire nommer général de brigade ce pauvre Abdellal, qui s'était attardé dans le grade de colonel du i" de spahis. Blidah était bien la plus ravissante de toutes les résidences militaires. D'abord le site était enchanteur, la température exquise. En outre, la garnison était nombreuse, remplie de bons camarades, et la société fort aimable. La garnison comprenait, outre nos deux escadrons et l'état-major du régiment, un bataillon du 51% le bataillon des tirailleurs indigènes, le Ier bataillon des zouaves, deux escadrons du Ier de chasseurs d'Afrique, un escadron du 5* de chasseurs de France, une batterie d'artillerie, une chefferie du génie et les services administratifs. Il y avait donc là, au bas mot, cent cinquante officiers, heureux de vivre, de se rendre mutuellement la vie agréable et de s'acquitter de tous les devoirs de la fraternité militaire. Des expéditions incessantes venaient rompre, par le charme de l'imprévu, la monotonie de la vie de garnison et fournir le prétexte de nombreux punchs d'adieu ou de retour où régnait une gaieté endiablée, tempérée par une aménité inaltérable. Le café Chapus avait le monopole de ces réunions, et bien qu'il changeât souvent de titulaire, il n'est pas démontré qu'elles fissent la fortune de ses nombreux propriétaires. Là, on mariait les bols de punch, les bols de vin chaud, les saladiers de vin à la française, à l'intarissable répertoire des romances sentimentales, des chansons bachiques et même des refrains licencieux. J'avais des camarades qui pouvaient chanter toute une nuit sans se répéter,

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