BOURBAKI
et qui en étaient très fiers. Oserai-je dire qu'on mariait aussi les âmes et que telle connaissance, ébauchée le verre à la main, se répercuta dans une tranchée ou sur un champ de bataille par des actes de dévouement réciproque? Pour assister à ces petites fêtes, quoiqu'il n'appartînt pas à l'armée, le comte de Raousset- Boulbon venait souvent de sa ferme de l'Oued-Lalleg, avec sa maîtresse qu'on appelait la belle Diane. Il ne songeait pas encore à cette légendaire expédition de la Sonora, dans laquelle il se fit fusiller, à Hermosillo. Enfin, c'était pour nos chefs, déposant un instant le prestige du grade, et nous voyant tels que nous étions en dehors du carcan de la discipline, l'occasion de se faire connaître et de nous connaître, l'occasion de se faire aimer et de nous aimer.
Quelques-uns de ces chefs étaient des personnages tout à fait attachants ou tout à fait extraordinaires. Le commandant de place était, par une singulière exception, un lieutenant-colonel de nationalité napolitaine, venant de la légion étrangère. Obligé de s'expatrier pour des opinions politiques ultra-libérales, le colonel de Poerio était venu chercher du service en France, et avait rapidement conquis son grade important. Très sévère dans le service, très inflexible sur le point d'honneur, ainsi que l'avait démontré un tragique événement de famille, il était très affable dans l'intimité, et nous offrait des soirées rendues encore plus agréables par les charmes de sa fille Nîna. Il nous quitta pour aller, en 1848, lorsque la révolution de Février fit sentir ses contre-coups en Italie, défendre, les armes à la main, la liberté de son pays, et se fit tuer dans l'armée de Charles-Albert.
Le chef du bureau arabe était le capitaine Bourbaki,
le type le plus brillant de l'officier français. Encore
dans un grade inférieur, il était universellement connu
et aimé dans l'armée d'Afrique. Tête de flamme et cœur
d'or, aussi ardent au combat qu'au plaisir, aussi disposé à aller sur le pré qu'au bal. Je l'aimai dès que je le vis, et plus je l'ai connu, plus je l'ai aimé. Les années ont passé sur lui, comme le flot sur le roc, sans lui enlever une parcelle de ces qualités, et une perte irréparable a été infligée à l'armée, le jour où une politique haineuse et étroite, méconnaissant de parti pris ses droits indéniables au maintien sans limite d'âge dans l'état-major général, a privé la France de ses services. Sous n'importe quel régime intelligent, Bourbaki eût atteint depuis longtemps la dignité militaire suprême, car elle semble avoir été faite exprès pour lui, cette noble devise gravée sur le bâton des maréchaux : Ter r or belli. Decus pacis.
Bourbaki est d'origine grecque; son grand-père, marin intrépide et excellent, conduisit en qualité de pilote, sur le vaisseau amiral V Orient, le général Bonaparte à l'île de Malte. Et plus d'une fois le général, qui aimait les hommes techniques, vint causer avec le pilote, dont l'intelligence et la résolution le frappèrent assez pour qu'arrivé en Egypte il confiât à l'énergique marin, à différentes reprises, la mission délicate et périlleuse de porter ses dépêches au Directoire, à travers les croisières anglaises. De son lit de mort, l'ancien pilote écrivit à l'ancien général, devenu empereur, pour lui recommander ses deux fils, qui furent placés immédiatement à l'école militaire de Fontainebleau. L'un d'eux, le père de notre Bourbaki, suivit en Espagne le roi Joseph. En 1827, lieutenantcolonel, en garnison à Bayonne, il demanda et obtint d'aller combattre pour l'indépendance de la Grèce, sa patrie d'origine. Dans un combat devant Athènes, il fut pris par les Turcs et mis à mort. Bourbaki , qui eut pour tuteur un ami de son père, le général de Rumigny, fut élevé à la Flèche, où il eut pour condisciples, Ducrot, Trochu et Cambriels. Il sortit de Saint-Cyr pour aller