‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 16 sur 211 · UN ÉCHOUAGE · texte numérisé non relu

UN ÉCHOUAGE

au regard fin, protesta de toutes ses forces qu'il était innocent, et demanda pour toute faveur qu'on lui permît de faire venir sa jeune femme, en attendant son transfert à Oran. La permission lui fut octroyée. Je dévorais les œuvres de Walter Scott, et cette petite Bédouine de dix-sept ans m'apparut comme la figure de Rebecca, dans le roman ô!Ivanhoë. Elle était ravissante, avec son petit nez droit, ses grands yeux de gazelle et les légers tatouages bleus qu'elle portait, suivant la mode arabe, au front, aux tempes et au menton. Je trouvais que cela lui allait à ravir.

Le conseil de guerre acquitta son mari, dont la présence au combat livré contre l'équipage dustationnaire ne put être prouvée. Cependant, on le garda quelques mois en prison, comme dangereux. Puis, il revint s'établir à Mostaganem, et il nous rendit par la suite des services qui lui valurent la croix d'honneur et les fonctions d'agha, qu'il exerçait quand il fut tué sous nos drapeaux, en 1841. Je me mis à le fréquenter. Il était au courant de tout ce qui se passait dans le pays arabe, et puis il m'apprenait la langue indigène , dont l'étude était encore négligée par mes compatriotes: On ne songeait pas à établir les bureaux arabes, et on ne se rendait pas compte de l'intérêt qu'il y avait à pouvoir se faire comprendre des populations.

Au mois de janvier, nous vîmes arriver un aviso à vapeur de l'État, le Brazier, qui amenait le commandant Pellion, aide de camp du ministre de la guerre, chargé d'une mission spéciale. A peine le commandant était-il à terre, que le capitaine du Brazier conçut l'idée d'aller visiter de près l'épave de la Salamandre. Il était dix heures du matin; il faisait un temps splendide ; la mer était unie comme une glace. De notre fenêtre qui donnait sur le golfe, nous regardions évoluer le vapeur, lorsque mon père s'écria tout à coup : « Il va s'échouer ! » Ces paroles n'étaient pas pronon-

cées que le Brazier, devenu subitement immobile, se mit à tirer le canon. Il avait donné sur le même basfond que la Salamandre. Mon père envoya au secours du bâtiment, échoué à près de six kilomètres de la place, tous les hommes dont il pouvait disposer, et partit lui-même avec eux. Il trouva le capitaine du Brazier fou de désespoir. Le malheureux se serait déjà fait sauter la cervelle, sans le commandant Pellion, qui était remonté à bord presque aussitôt. « Je suis perdu ! disait-il, s'échouer à cette heure et par un temps pareil, c'est le fait d'un fou ou d'un traître ! » On eut beau alléger le navire de tout ce qu'on put débarquer, porter des amarres à terre. Rien n'y fit.

Notre vieille connaissance, Reiss-Kaddour, était là, prodiguant ses efforts. Mon père le consulta. « Ce soir, au lever de la lune, répondit l'ancien corsaire, il y aura de la brise et un peu de mer. Le navire flottera peutêtre. — Allons donc ! repartit le capitaine du Brazier, le bateau talonnera, et il sera perdu ! » La science pratique du vieux pirate l'emporta cependant sur le savoir du capitaine. Au lever de la lune, la brise survint, la mer moutonna. Le capitaine, qui avait tenu sa machine sous pression, commanda : « Machine en arrière ! » et le Brazier, dégagé, partit sans même reprendre ce qu'il avait laissé à terre. On n'ébruita pas l'aventure, et le capitaine en fut quitte pour changer le service agréable de la correspondance de Toulon à Alger contre un poste plus lointain.

Pendant que nous vivions ainsi sans grands incidents, la première expédition de Constantine avait échoué. On préparait la revanche de cet échec et, pour avoir le plus de troupes disponibles, il s'agissait de remplacer par une paix officielle la trêve tacite observée entre les Français et Abd-el-Kader. On voulait, en même temps, donner satisfaction aux députés qui, préoccupés avant tout de leur intérêt électoral, ne voyaient,

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