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UN BON NÈGRE

service près du duc d'Aumale, quand le Prince vint prendre le gouvernement de l'Algérie. Après le départ du duc d'Aumale, le capitaine de Mirandol s'attacha Belkrèr et l'emmena à Orléansville, quand il y fut envoyé comme chef d'escadron.

Belkrèr avait fini par réaliser quelques économies dans les modestes emplois qu'il avait occupés. Il se maria avec une jeune Bédouine de race blanche qui, ma foi, n'était pas mal du tout. Il en eut deux enfants, deux garçons. Le premier était un mulâtre, très foncé en couleur. Mais le second tirait si peu sur le noir que, si on n'avait pas connu la couleur du père, on eût juré qu'il n'avait pas une goutte de sang mêlé dans les veines. Toutes les préférences, toutes les adorations de ce bon Belkrèr étaient pour ce second garçon. Il le portait sans cesse dans ses bras. Il le caressait, du matin au soir, disant que c'était la bénédiction du ciel (El- Baraka) qui l'avait fait si joli et si blanc.

Quant à l'autre, l'aîné, il le traitait de nègre, d'esclave, et rien n'était comique comme l'expression de mépris avec laquelle il lui disait : « Ya el Oussif ! Fi ! l'esclave ! » On eût blanchi Belkrèr lui-même, avant de lui persuader que ces deux enfants avaient droit, pour le moins, à une part égale de sa tendresse. La voix du sang, la fameuse voix du sang, ne lui parlait qu'en faveur du second.

Quand je pris le premier escadron, j'y retrouvai mon fidèle Belkrèr, qui avait dû y rentrer, de Mirandol ayant quitté l'Algérie pour passer dans un régiment de France. Il y avait, dans la maison où étaient installés les services de mon bureau arabe, une chambre de sûreté, munie de grilles à ses fenêtres et de verrous à sa porte, où l'on enfermait les Arabes, délinquants ou criminels, jusqu'à ce que l'autorité eût prononcé sur leur sort. Comme Belkrèr était incapable de manquer à une consigne ; comme la garde des prisonniers pou-

vait lui rapporter quelques petits profits, je lui confiai l'emploi de geôlier.

Un soir, la prison contenait un malfaiteur qui avait l'air très malade et qui demanda à Belkrèr, comme un bienfait sans prix, d'être conduit aux bains maures : « Tu n'as rien à craindre, disait-il, puisque tu m'accompagneras, ne me quitteras pas et me ramèneras dans cette prison, où je ne resterai pas longtemps d'ailleurs, car je suis innocent, et je ne sais même pas ce qu'on me reproche. » Belkrèr, fort comme il était, ne craignait pas que son prisonnier lui échappât. Il se fit acheter cette faveur le plus cher qu'il put et, content de prendre pardessus le marché un bain gratuitement, il le fit sortir à onze heures du soir, puis l'emmena aux bains maures, en le tenant aussi étroitement que possible. Chemin faisant, l'Arabe, qui avait l'air d'être sur le point de rendre l'âme, donne un croc-en-jambe à Belkrèr, le jette parterre et retrouve subitement, pour s'enfuir, la vigueur et la santé. Mon spahi fut vite debout et s'élança, aussi rapidement que le lui permettaient ses mauvaises jambes, à la poursuite de son prisonnier, en poussant des clameurs féroces. L'Arabe, heureusement, ne connaissait pas Blidah. Il s'égara dans le dédale des petites rues, et vint donner sur un poste de tirailleurs qui, voyant un homme fuyant devant un autre, les arrêtèrent tous les deux. Belkrèr, en retrouvant son prisonnier, se jeta sur lui pour l'étrangler. On les enferma séparément, pour la nuit, et le lendemain matin, on les conduisit sous bonne escorte au commandant de place, qui me les renvoya. Le Bédouin était un fauteur de troubles des plus actifs et des plus dangereux. Son affaire fut instruite à Alger, et il fut déporté aux îles Sainte-Marguerite. Quant à Belkrèr, je lui retirai ses fonctions, pour l'exemple et à regret, mais sans me séparer entièrement de lui. Il resta auprès de moi tant que je restai moi-même aux spahis; sa reconnais-

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