‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 178 sur 211 · MES SOLDATS · texte numérisé non relu

MES SOLDATS

l'effectif, se montrer coulant, accepter sans y regarder de trop près tout ce qui se présentait, et admettre des éléments assez dissemblables.

Les spahis, n'étant pas casernes, devaient se loger à leurs frais, et cette dépense pesait sur leur solde. Ceux qui avaient l'habitude du séjour des villes avaient trouvé à se caser à Blidah même. Mais l'Arabe des tentes, qui a contracté le goût et l'habitude de la vie en plein air, répugne à s'abriter dans une maison qu'il rend, d'ailleurs, bientôt inhabitable par son manque de soin et de propreté intérieure. Il trouve bien plus commode la tente, qu'on peut lever quand les alentours sont contaminés, et transporter un peu plus loin. Pour cette fraction de l'escadron , on avait vainement cherché , autour de Blidah, un terrain disponible, et, faute de mieux, on avait loué fort cher à un industriel français, M. de Cardy, sur le territoire des Beni-Mered, un terrain distant de huit kilomètres de Blidah, et dont le prix de location était prélevé sur la solde des occupants. C'était une complication dont souffrait le service. Et pourtant, malgré toutes ces conditions désavantageuses, grâce à son fond de vieux serviteurs, et à la valeur de son cadre, une discipline irréprochable régna toujours au Ier escadron, et toujours il fit une très bonne figure dans les faits de guerre auxquels il fut mêlé.

Lors de son inspection générale, ainsi que je l'ai raconté, le général l'Étang eut la bonté, l'indulgence, de se déclarer émerveillé de ma mémoire, parce que je lui nommai l'un après l'autre tous mes cavaliers. Je ne veux pas infliger au lecteur la répétition d'un défilé qui serait sans intérêt pour lui ; mais il ne m'en voudra pas de lui présenter au moins un de mes braves soldats, un pauvre diable qui s'était attaché à moi dans des circonstances dramatiques, et que je retrouvai, plusieurs années après notre première rencontre, en prenant le commandement de l'escadron.

Il s'appelait Belkrèr-ben-Salem. C'était un nègre du centre de l'Afrique. Tout enfant, il avait été enlevé dans une de ces razzias que les peuplades noires exécutent les unes sur les autres pour alimenter leur commerce d'esclaves, et il avait été emmené vers le Nord, c'est-à-dire vers les côtes algériennes, par une de ces caravanes terribles qui cheminent dans le désert, suivant un itinéraire invariable, tracé, jalonné par les ossements blanchis d'êtres humains ou d'animaux que les caravanes précédentes ont laissés derrière elles, et qui sont morts au milieu de privations et de souffrances inouïes. Acheté, revendu, il se trouvait avec son dernier maître dans la smala d'Abd-el-Kader, lorsque nous entrâmes au galop au milieu d'elle.

Dans l'épouvantable confusion qui accompagna notre charge, le pauvre diable courait, éperdu, sur ses mauvaises jambes. Car Belkrèr portait un buste puissant et athlétique sur des jambes grêles, aux tibias fortement arqués. Un de mes spahis l'ajustait et allait l'abattre. Je relevai son fusil du revers de mon sabre et je sauvai le nègre, qui, à partir de ce moment, se mit sous ma protection, empoigna mon étrier gauche et, jusqu'à la fin de l'affaire, courut tant bien que mal à côté de mon cheval. Quand on s'occupa de réunir le butin, j'envoyai Belkrèr au troupeau des prisonniers, et je n'y pensai plus.

Il eut la chance de ne pas tomber entre les mains d'un Arabe, comme part de prise, et, arrivé à Médéah, il se réclama de moi. On s'intéresse toujours à ceux qu'on a sauvés. M. Périchon nous l'affirme, et avant même qu'il eût émis cet aphorisme, j'en avais compris la justesse. J'obtins pour Belkrèr, devenu libre, un engagement aux spahis. J'avais donné là au régiment une excellente recrue, car mon protégé se fit tellement remarquer par sa bonne conduite qu'il fut désigné pour être un des quatre chaouchs nègres qui faisaient le

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