‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 185 sur 211 · L'ARABE ET LE JUIF · texte numérisé non relu

L'ARABE ET LE JUIF

Et celles-là nous pouvions, nous devions les éviter. L'Arabe déteste et méprise le Juif, et quand on a fréquenté le seul Juif qu'il connaisse, on comprend l'antisémitisme de l'Arabe. Or, en 187 1 , un décret fameux de la Défense nationale conférait aux coreligionnaires de M. Crémieux la qualité de citoyens français, que nous n'avons jamais accordée aux Arabes. C'était une iniquité, doublée d'une maladresse. Représentez-vous quelles idées durent hanter, à ce moment, la cervelle d'un Arabe ! Il savait que ses frères combattaient l'Allemagne avec nous, qu'ils venaient de verser sans compter leur sang pour la France, et que tous ceux qui n'étaient pas restés sur les champs de bataille languissaient dans les froides prisons du vainqueur. Et il voyait cette France, oublieuse, lui infliger cette humiliation suprême de lui préférer le Juif, le Juif qu'il considère moins que ses chiens, le Juif qui n'avait pas porté les armes, lui ! Qu'auriez-vous fait à sa place? Moi, je ne sais pas, mais je crois que je me serais soulevé, comme se souleva le noble Mokrani, renvoyant au gouverneur sa croix de commandeur et le prévenant loyalement de l'ouverture des hostilités. Cette insurrection porta la terreur jusqu'aux portes d'Alger, et si elle eût éclaté cinq mois plus tôt, au moment le plus aigu de la guerre franco-allemande, je ne dis pas que nous aurions perdu l'Algérie, mais je dis que notre corps d'expédition eût été acculé à la côte, et que nous eussions été forcés de verser des torrents de sang pour reconquérir l'Algérie. Je dois ajouter que les Juifs algériens ne songèrent pas un instant à prendre les armes, pour défendre une cause qui était devenue la leur, par le fait même de leur naturalisation. Dans les grandes villes, à Alger, à Oran, ils se signalèrent, en souffiant à la population la révolte contre l'autorité militaire, qui s'imposait dans ces circonstances douloureuses, et, loin de reconnaître par le moindre acte de

patriotisme la faveur inconcevable dont ils venaient d'être l'objet, ils profitèrent du désarroi général pour réaliser des bénéfices vraiment scandaleux.

Donc, notre politique, méconnaissant de parti pris les mœurs, les habitudes, les préjugés arabes, non seulement a fourni des prétextes aux insurrections, mais encore leur a ménagé des chefs, en tenant à l'écart les représentants de la noblesse arabe, en les éloignant de l'exercice lucratif du pouvoir, en les appauvrissant, en les forçant à considérer notre conquête, et comme un attentat contre leur nationalité, et comme un attentat contre leur bien-être. Il faut bien comprendre que le noble arabe ne peut pas se refaire par un mariage riche, comme le noble français ruiné. Il n'épouse pas d'héritières américaines. S'il n'est plus chef, il se ruine ou on le ruine. Mais, tout ruiné qu'il est, il est encore à craindre; il est peut-être plus à craindre, parce qu'il lui reste encore, avec le prestige de la race, la haine du conquérant et une influence qui renaît au moindre retour. Nous avons donc mal agi en voulant démocratiser une nation à coups de décrets, la violenter dans ses mœurs, au lieu d'adapter ses mœurs à nos intérêts.

Taine a dit, à propos des Jacobins de 93, que nous étions doués d'une si naïve infatuation de nous-mêmes que nous croyions sincèrement faire le bonheur du genre humain, en lui imposant les constitutions successives qu'il nous plaît d'imaginer. Nulle part plus qu'en Algérie, nous n'avons justifié cette remarque philosophique. Nous avons été maladroits et prodigieusement naïfs. N'est-ce pas, par exemple, une naïveté que de vouloir imposer notre code, nos institutions judiciaires à des gens qui en sont encore, comme les vieux Gaulois, à se racheter d'un meurtre par une somme d'argent? Décidément, ce qui perd le Français], c'est la métaphysique, en vertu de laquelle il s'occupe toujours des principes et jamais des hommes. Il rêve et ne voit

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