‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 202 sur 211 · BOSQUET · texte numérisé non relu

BOSQUET

tion et d'une dignité parfaites. Je savais, d'après ce qu'il m'avait dit à moi-même, quelques jours auparavant, sous sa tente, qu'il n'approuvait pas la façon dont le Prince président venait de trancher par l'épée le nœud gordien. Mais il sut si bien renfermer en luimême ses sentiments intimes que très peu de personnes les soupçonnèrent. Il accomplit loyalement son devoir de soldat et de gouverneur, qui d'ailleurs était tout tracé. Il eut le mérite de maintenir l'armée d'Afrique dans une union parfaite, dans un éloignement absolu des passions politiques du moment. Un de ses anciens amis, qui était en même temps un des amis les plus fidèles du général de Lamoricière, exerçait un important commandement en Algérie. On savait qu'il nourrissait à l'égard du Prince président les mêmes sentiments que le général de Lamoricière, membre influent de l'Assemblée nationale et engagé dans une opposition ardente.

Le général Pélissier écrivit à cet ami une lettre, à la fois amicale et soldatesque, le mettant en garde Contre un coup de tête et lui en exposant les conséquences désastreuses. On pourrait résumer familièrement ainsi cet avertissement : « Je vous aime bien ; mais si vous

bougez, si vous ne marchez pas droit, je vous f

dedans. » L'autre, quoique républicain par tradition de famille, ne broncha pas. Il est devenu un des plus glorieux soldats du second Empire. Il s'est appelé le maréchal Bosquet.

Je revins, quelques jours après, d'Alger à Blidah et, avec la grande majorité de l'armée d'Afrique, je votai « Oui » pour le plébiscite.

Je n'avais pas la moindre opinion politique, et le mérite comparé des différentes formes de gouvernements n'avait jamais jusqu'alors occupé mon esprit. Mais, j'étais soldat, et je nourrissais contre les institutions républicaines cette antipathie instinctive qui est

au fond de l'âme de tout soldat, cette antipathie que les républicains eux-mêmes comprennent, puisqu'ils traitent toujours l'armée comme un instrument à la fois dangereux et nécessaire, et puisqu'ils considéreraient comme une catastrophe pour leur gouvernement l'arrivée au pouvoir d'un chef militaire. L'esprit républicain est l'antipode de l'esprit militaire. L'esprit républicain engendre fatalement, dans l'armée, l'indiscipline, l'insubordination dont il est la formule civile. Telles étaient, à cette époque, mes convictions profondes, et je dois avouer qu'aujourd'hui je ne suis pas plus avancé. Mais en dehors de la République, j'aurais salué n'importe quel gouvernement. Seulement, le grand nom de Napoléon avait à mes yeux un prestige incomparable, et le gouvernement d'un neveu de l'Empereur n'était pas pour me déplaire.

Je partageais, je crois, sur ce point, l'opinion de la plupart de mes camarades, professionnellement amoureux de la gloire, et qui considéraient le premier Empire comme le point culminant de notre gloire. Et puis, où serait-on patriote sinon dans l'armée? Le patriotisme nous faisait croire que les institutions napoléoniennes, ressuscitées sous une forme quelconque , étaient les seules qui offrissent quelque chance de durée, parce qu'elles représentaient, sinon la négation, du moins la revision des traités de 1815, qui nous rappelaient les humiliations de la défaite. Aujourd'hui encore, un sentiment analogue est au fond de l'âme française, et tous, petits et grands, nous sentons qu'il n'y aura de solide et de durable, dans ce pays, que le gouvernement qui saura profiter de l'état de l'Europe pour obtenir, d'une manière ou d'une autre, l'abrogation du traité de Francfort, imitant, dans l'hypothèse la plus avantageuse, la Russie, qui est arrivée, en 1871, à déchirer le traité de Paris.

La masse de l'armée était donc toute prête à acclamer

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