‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 201 sur 211 · CONFIDENCE · texte numérisé non relu

CONFIDENCE

heureux avec lui qu'avec moi. Saint-Arnaud n'a accepté définitivement qu'en arrivant à Bougie, où il s'est embarqué pour la France. Le voilà fourré dans une singulière histoire et je suis curieux de savoir comment il s'en tirera.

Je n'ai pas besoin de dire avec quelle surprise j'accueillis cette confidence, que je gardai d'ailleurs pour moi, que des événements prochains allaient confirmer et que des événements plus éloignés devaient rendre plus piquante.

Cependant les quarante-huit heures accordées s'achevaient. La Djemaâ faisait son œuvre, c'est-à dire que les Kabyles n'étaient pas plus avancés qu'auparavant, après deux jours uniquement employés à user leur salive. Leurs délégués étaient encore dans le camp à ergoter. Le général fit prendre les armes à son infanterie et elle partit, pour continuer notre œuvre de destruction. Cette démonstration suffit pour persuader aux Kabyles que nous étions des gens tout à fait sérieux. Ils agirent en conséquence, se soumirent et nous livrèrent des otages. La présence du général Pélissier n'était plus nécessaire. Il partit pour Alger, laissant au général Camou la mission de ramener les troupes. Et ce dernier me garda auprès de lui, pendant le retour, pour m'occuper des affaires indigènes.

Le mauvais temps nous avait pour ainsi dire pris au départ. Il continua à faire rage. Les moindres ruisseaux étaient devenus des torrents, et nous dûmes passer quarante-huit heures sur les bords de Tisser, sans pouvoir traverser ce cours d'eau qui, en temps normal, n'a qu'un filet d'eau. Nous commencions à devenir de véritables amphibies, et, pour comble de malheur, nous n'avions plus un morceau de pain. Toutes nos communications étant interrompues, nous fûmes, — le terme n'est pas trop fort — réduits en quelque sorte à la mendicité, puisqu'il fallut prier les tribus que nous

venions de traverser de nous apporter à manger. Quand on tenta le passage de la rivière, les eaux étaient encore assez hautes et le courant assez violent pour rendre cette opération, sinon périlleuse, au moins très difficile. La cavalerie entra la première dans l'eau et y resta en amont du gué, en serrant ses chevaux les uns contre les autres et en constituant ainsi une espèce de barrage vivant, qui rompait la force du courant et permettait aux fantassins de traverser, sans trop de dangers. Une partie de cette cavalerie fut disposée en aval, pour rattraper les fantassins qui se seraient laissés entraîner. Le poitrail de chaque cheval était devenu le centre d'un remous, et les eaux filaient autour de nous, assez rapidement pour nous donner le vertige, et nous rendre l'immobilité fort pénible. Le général Camou présida lui-même à cette manoeuvre délicate avec tant de soin et tant de pr-udence, que ce barbotage général n'amena pas le moindre accident.

Le I" décembre 1851, je reprenais à Blidah mes doubles fonctions. Presque aussitôt, une affaire m'appelait à Alger où je descendis, comme j'en avais l'habitude, chez mon excellent ami le capitaine Faure. Le lendemain, de grand matin, nous vîmes arriver un de nos camarades, le capitaine d'état-major Hartung.

— C'est fait ! nous cria-t-il en entrant.

— Quoi ? qu'est-ce qui est fait ?

— Le coup d'Etat.

Et il nous raconta ce que les affiches officielles et les dépêches placardées dans les rues venaient d'apprendre à la population d'Alger.

Tout se passa sans secousse en Algérie. Le général Pélissier, gouverneur par intérim, nous fit reconnaître les nouveaux pouvoirs dont le Prince se trouvait investi, et pas plus en 1851 qu'en 1848, personne ne songea à bouger ou à protester. En ces graves circonstances, le général eut une attitude d'une correc-

Page 1