L'ARMÉE ET LE COUP D'ÉTAT
ici, dans ce palais. Je commandais provisoirement la division d'Oran, en l'absence du général Pélissier, qui remplissait par intérim les fonctions de gouverneur général. Un soir de décembre, le courrier d'Alger m'apporta les instructions du gouverneur. Il s'agissait de faire reconnaître le coup d'Etat par les différentes troupes stationnées dans ma province. J'appelai mon chef d'état-major, le colonel de Beaufort, l'ancien aide de camp du duc d'Aumale, et je lui dis : a Voilà les instructions du gouverneur général. Vous n'avez qu'à les transmettre aux généraux , chefs de corps et chefs de service de la province. Elles sont précises et détaillées; je n'ai rien à y ajouter. Quant à la garnison d'Oran, vous ferez établir ici, en bas, sur cette petite place qui se trouve entre votre maison et la porte d'entrée du fort, des tables avec des registres et vous donnerez des ordres pour qu'à partir de huit heures du matin, tous les corps de troupes et les employés de tous les services militaires viennent, successivement et sans interruption, déposer leur vote en signant sur les registres. A droite, un registre pour les « oui ». A gauche, un registre pour les « non ». C'est compris?
« — Parfaitement, mon général, mais vous-même, permettez-moi de vous demander comment vous voterez?
a — Vous n'avez pas besoin de le savoir. Je voterai « non », mais il est inutile de le dire. Il faut laisser chacun libre de voter comme il l'entend. » Le lendemain matin à huit heures, j'étais ici, sur cette terrasse où nous sommes, appuyé sur cette balustrade que voilà, dominant de haut les tables et les registres, et très curieux de savoir quel usage allait faire la troupe du droit politique qui venait de lui être accordé. Je vis d'abord arriver le régiment d'infanterie. Parmi ses hommes, les uns votèrent « oui », les autres votèrent « non », mais manifestement, les « oui » étaient plus nombreux que les « non ». Puis, vinrent les zouaves.
Ils votèrent presque tous « oui ». Après les zouaves, les cavaliers du 2' de chasseurs d'Afrique. Ils votèrent tous « oui ». Après le 2* de chasseurs d'Afrique, le détachement du génie. On y vota « non » en grande majorité. Ensuite l'artillerie. Il y avait autant de « non » que de « oui ». Survinrent les zéphirs. Ils votèrent tous « non ». Enfin les disciplinaires et les pionniers fermèrent la marche. Ils votèrent également tous « non ». Quand la cérémonie fut terminée, je vis accourir toute la racaille d'Oran, précédée de drapeaux et hurlant des chants démagogiques. Elle venait féliciter de leur indépendance et de leur courage les hommes qui avaient voté « non ». Alors, je me dis : Comment! toi, un bon soldat et un brave homme, tu irais voter avec ce qu'il y a de plus mauvais dans l'armée ! Tu mériterais les félicitations de cette populace ! Ce n'est pas possible. Je commençai par faire chasser les manifestants, et enfin, contre mon sentiment intime, je descendis pour signer sur le registre des « oui ».
L'Empereur avait écouté, sans mot dire, cette confidence assez originale, exposée avec cet entrain et cette verve dont le maréchal était coutumier; car il n'y avait pas d'homme plus spirituel et prime-sautier que lui, quand il n'était pas glacé par la présence des hommes politiques. Napoléon répondit lentement, selon son habitude :
— Je vous comprends parfaitement, et ce que vous venez de me dire ne m'étonne pas. Moi-même, je vous assure, je ne songeais pas du tout à faire ce coup d'État, qui m'a été en quelque sorte imposé par l'opinion publique. Tous les hommes politiques de l'époque venaient successivement me le conseiller. Chaque matin, je voyais arriver M. Thiers qui me faisait part de ses doléances : « Prince, me disait-il, cela ne peut pas durer plus longtemps. Il faut faire un coup d'Etat ». Et au fond de sa pensée, les princes d'Orléans devaient