UNE CONVERSATION HISTORIQUE
profiter du conseil qu'il me donnait. Après M. Thiers, je voyais arriver le comte Mole, qui me tenait le même langage. Seulement, lui, c'était au comte de Chambord qu'il pensait. Alors, arrivait M. Odilon-Barrot, réclamant, lui aussi, un coup d'Etat pour fortifier les institutions républicaines. Que vouliez-vous que je fisse? J'étais bien forcé de suivre un conseil qui m'était donné par tout le monde. Je me suis donc décidé au coup d'État. Seulement, au lieu de l'exécuter pour un prétendant quelconque et d'envenimer ainsi les divisions dont souffrait le pays, j'ai mis tout le monde d'accord en faisant le coup d'État à mon profit. Et vous voyez que j'ai eu raison, puisque l'immense majorité de la nation m'a approuvé.
C'était rigoureusement vrai, et ceux d'entre nous qui avaient déjà l'âge d'homme en 1851, devraient se souvenir que le coup d'État, désiré par tout le monde, fut acclamé comme une mesure de salut social. Mais allez donc raisonner avec les passions politiques qui travestissent l'Histoire et pervertissent l'opinion ! On appelle, encore aujourd'hui, le « Crime de décembre » l'acte qui parut une délivrance à la France, et il faudra, pour réhabiliter ce grand fait, que les socialistes et les anarchistes inspirent aux hommes d'aujourd'hui des terreurs égales à celles qu'éprouvèrent leurs pères. Cette besogne semble d'ailleurs en assez bonne voie.
Quoi qu'il en soit, sans être considérés comme des opposants, le général Pélissier et le général de Mac Mahon ne furent pas en grande faveur, au commencement du règne de Napoléon III. Ces deux héros n'obtinrent pas d'abord l'honneur qu'ils avaient sollicité de faire partie de l'armée d'Orient, lorsqu'elle partit de France. Et il ne fallut pas moins que les difficultés de toute sorte, que rencontra cette armée au siège de Sébastopole, pour qu'ils fussent mis à même d'illustrer leur patrie par un des plus beaux faits d'armes dont puisse
se glorifier une nation. On me pardonnera de rappeler encore ici un souvenir peu connu sur ces grands capitaines.
Tout le monde sait par quel acte sublime d'abnégation et de patriotisme le commandement en chef de l'armée de Crimée passa, des mains du général Canrobert, dans celles du général Pélissier. Mais on ignore généralement que le général Pélissier ne dut qu'à l'intervention du général de Mac Mahon de conserver ce commandement, dont il tira si grand parti pour la gloire de nos armes.
Ce fut seulement après la sanglante journée du 18 juin 1855 que le général de Mac Mahon fut désigné pour remplacer à l'armée de Crimée le général Meyran, tué à la tête de ses troupes, dans la première attaque manquée contre Malakoff. Il avait quitté Constantine et commandait une division de réserve, au camp de Boulogne, guettant, pour ainsi dire, un commandement de guerre. Il était prêt à partir, et le jour même où il reçut sa lettre de service, il se mettait en route, pour aller s'embarquer à Marseille. Il devait passer par Paris, pour prendre les derniers ordres du ministre. Le maréchal Vaillant exigea qu'il attendît vingt-quatre heures et qu'il allât se présenter à l'Empereur, établi à Saint-Cloud. Il s'y rendit, le soir même. Il était neuf heures, et l'Empereur venait de se retirer dans ses appartements. Le général, pensant en être quitte par une formalité de politesse, s'apprêtait à repartir, lorsque l'Empereur vint le recevoir.
— Général, lui dit -il après les premiers compliments échangés, vous allez trouver de grands changements à l'armée de Crimée. Après l'échec du 18 juin, je me suis décidé, non sans de grandes hésitations, à changer le commandant en chef.
Au geste involontaire de surprise que cette nouvelle arracha à son interlocuteur, l'Empereur répondit :