‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 28 sur 211 · A LA CANTINE · texte numérisé non relu

A LA CANTINE

rolles venait de perdre un bras, le bras droit, dans de fâcheuses circonstances.

Il faisait partie d'un détachement de deux escadrons de spahis qui avaient escorté le général de Guéheneuc venant visiter Mostaganem. Les deux escadrons étaient allés camper à Matamore, où les Arabes leur avaient volé pendant la nuit plusieurs chevaux, en pratiquant tout bonnement un grand trou dans le mur de leur écurie. Cay rolles revenait de Matamore à Mostaganem, à la nuit tombante ; il touchait déjà la porte de la ville, lorsqu'une balle partie du ravin lui brisa le coude. A cette époque, pour une blessure semblable, on ne connaissait qu'un remède : l'amputation.

L'aide-major qui était seul chargé du service de la garnison et qui procéda à cette opération, le docteur Mothès, avait, ce jour-là, trop bien dîné. Bacchus pourtant guida sa main aussi bien que l'eût fait Esculape, et l'amputation réussit à merveille. Cayrolles, privé de son bras, rejoignait son escadron. Il allait obtenir une place de surveillant aux Tuileries.

Nous arrivâmes à Mers-el-Kébir, trop tard pour entrer à Oran le soir même. J'invitai Cayrolles à dîner et nous allâmes prendre notre repas à la cantine du fort.

Je mentirais si je disais que ce premier contact avec la vie militaire me plongea dans le ravissement.

Établie dans une casemate du fort, au pied du rocher dont la paroi lui servait de mur de fond ; triste, sombre, à peine éclairée par un quinquet fumeux, meublée seulement de quelques lourdes tables graisseuses et de quelques bancs grossiers, la cantine n'avait rien de folâtre pour un décor de prologue, et surtout pour un acteur qui sortait encore tout chaud du duvet du nid de famille et qui, élevé dans le bien-être, se présentait, un peu troublé par l'appréhension de l'inconnu, au pied et au gradin le plus infime de la dure échelle militaire. Là dedans, s'agitait un monde tout nouveau pour

6o MES SOUVENIRS.

moi, composé de braves gens, mais de gens qui ne brillaient point, il faut le reconnaître, par l'aménité des formes, la délicatesse du langage et l'élégance de la toilette.

J'eus un accès de découragement que dissipa, d'ailleurs, le beau soleil matinal du lendemain, 26 mai 1839. Ce jour-là, j'entrai de mon pied léger à la mairie d'Oran pour signer mon engagement. Il ne fallait pas beaucoup de cérémonies pour faire un soldat, et, en quelques minutes, toutes les formalités étant remplies, je me trouvai bien et dûment lié au service de la patrie pour sept ans. Sept ans! quand on n'en a pas vingt, ou toute la vie, c'est la même chose! J'aurais signé, sans plus d'hésitation, un engagement pour mon existence entière. D'ailleurs, sept ans, est-ce qu'on s'imagine en voir la fin?

Hélas ! on la voit. Les sept ans ont passé. Ils ont passé plus de sept fois, saupoudrant de neige la tête et la moustache du spahi, et aujourd'hui il n'a qu'un regret : c'est de ne pas pouvoir recommencer. Il ne choisirait pas autre chose, et il ne choisirait pas mieux.

J'ai dit que toutes les formalités étaient accomplies. Eh bien, elles n'étaient pas accomplies du tout. Le maire d'Oran n'avait pas qualité pour recevoir mon engagement qui, pour être valable, aurait dû être enregistré par un maire régulier d'une commune de France, et non par un officier de l'état civil faisant fonction de maire. J'ignorais cela, le maire aussi, et bien d'autres personnes aussi, dont c'était le métier pourtant d'être ferrées sur les questions administratives. De sorte que je n'ai jamais été lié régulièrement au service militaire, car, lorsque j'eus l'âge de la conscription, comme j'étais en Afrique, le maire de Versailles, qui aurait dû tirer un numéro pour moi, n'y pensa pas. Nous étions cinq ou six dans le même cas,

MAURICE PERSAT. Cl

aux spahis. Au bout de trois ans, on se demanda, au ministère de la guerre, ce que c'étaient que ces six spahis, sortis on ne savait d'où. Le général commandant la division fut invité à nous mettre en demeure de régulariser notre situation, ou à nous envoyer promener en nous rayant des contrôles de l'armée. Quand arriva cet ordre péremptoire, j'étais en train de galoper à travers les tentes des tribus du Sud. On en renvoya l'exécution à mon retour. Sur ces entrefaites, je fus nommé sous-lieutenant, ce qui mit fin à l'irrégularité signalée comme une énormité par les bureaux de la guerre.

Avant de me rendre au quartier des spahis, à Misserghin, j'allai présenter mes devoirs à quelques officiers de la garnison d'Oran dont j'avais fait la connaissance chez mon père et qui me firent un accueil très aimable. L'un d'eux, M. Gély de Montcla, adjudant-major au Ier de ligne, que je connaissais plus particulièrement parce que nous avions pris ensemble des leçons d'arabe chez le même taleb (lettré), me retint à déjeuner» Il avait précisément alors pour commensal un ancien compagnon d'armes de mon père, M. Persat, échoué à Oran comme adjudant de place, après la plus romanesque de toutes les carrières militaires. Nous déjeunâmes tous les trois.

« Mauvaise tête et bon cœur », telle aurait pu être la devise de Maurice Persat, qui gâcha comme à plaisir sa vie.

En 1814, il était déjà capitaine de cavalerie. C'était le type du cavalier de guerre. Il maniait la lance avec une vigueur et une adresse incomparables, et, pendant la campagne de France, il donnait journellement à ses camarades le spectacle d'un combat singulier avec un Cosaque ou un uhlan, qu'il allait tranquillement défier, sur le front des escadrons ennemis, et qu'il transperçait invariablement.

Un jour, à la suite d'une de ces prouesses, l'Empe-

reur se le fit présenter et lui attacha, de sa propre main , la croix sur la poitrine. Depuis ce jour mémorable, Persat, fanatique du grand homme, ne signait plus, même les lettres les plus insignifiantes, même les billets doux les plus intimes, que : Maurice Persat, décoré par l'Empereur. Et tout le monde, en parlant de lui, avait pris l'habitude de joindre ce qualificatif à son nom.

A la seconde Restauration, Maurice Persat « décoré par l'Empereur », qui faisait partie des brigands de la Loire, fut mis en demi-solde, au licenciement de l'armée. Il chercha aussitôt d'autres dangers, un autre Napoléon. Il n'était bruit, à ce moment, que du fameux Champ d'Asile et du non moins fameux Bolivar. Un mirage attirait au delà de l'Océan les infatigables grognards. Persat, qui n'avait pas le sou, eut vite fait de mettre ordre à ses affaires et partit, sac au dos, pour s'embarquer.

.Le hasard voulut qu'en route il croisât un régiment de la Garde royale dans lequel se trouvaient plusieurs de ses anciens camarades, qui le reçurent à bras ouverts et, désireux de venir en aide à sa détresse, firent entre eux une collecte.

Cette collecte produisit mille cinq cents francs, qu'ils comptaient lui remettre, au dessert d'un grand dîner qu'ils lui offrirent.

Persat accepta le dîner, mais refusa l'argent et, — détail qui peint l'homme, qui peint aussi l'époque, — il n'avait plus, à ce moment, que quarante francs dans sa poche.

On sait quel fut le sort lamentable de l'établissement tenté, au Texas, par les officiers de l'ancienne armée impériale, sous la direction du général Lallemand.

Quand Persat quitta l'Amérique, la Grèce venait de se soulever. Il ne laissa pas échapper cette excellente

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