LE COLONEL DE THORIGNY
de ses spahis, fut mandé à Paris et y fut retenu pendant près de dix-huit mois, dans une situation équivoque. Du reste, il n'eut pas à se plaindre de son séjour dans la capitale. Il y obtint des succès de tous genres. Il y accomplit de douces razzias, et il ravagea peut-être plus de boudoirs parisiens qu'il n'avait jamais ravagé de douars arabes.
Avec sa beauté physique, rehaussée par la sobre élégance de son costume oriental, avec son esprit original, ses idées toutes personnelles, pas banales du tout, avec son langage ardent et imagé, il devait devenir et il devint la coqueluche des salons, le convive des hommes d'État et l'attraction des fêtes royales.
Il circulait dans la haute société parisienne comme s'il n'en fût jamais sorti, et lorsque, aux Tuileries, parlant du temps passé à Tunis, il disait : a Quand j'étais à la Cour», on eût pu croire qu'il arrivait de Versailles et qu'il sortait du petit lever du Grand Roi.
On a prétendu, et c'était peut-être vrai, que Yusuf ne fut retenu si longtemps à Paris que pour le soustraire aux intrigues qui auraient pu se nouer autour de lui, au moment de la seconde expédition de Constantine, et à la tentation de reprendre d'une façon effective, cette fois-ci, son rôle de bey.
Enfin, cette place que la nature semblait rendre imprenable venait d'être prise, et le succès de ce secon 1 effort avait remis en faveur ceux qui avaient tenté le premier.
Yusuf avait plu au Château. Il avait plu au monde politique. Il avait plu au ministre de la guerre, avec lequel il avait plusieurs fois traité des problèmes de la conquête, en homme tout à fait compétent. On reconnut qu'il était absurde de se priver de ses services et on décida qu'il retournerait en Algérie, avec un grade plus élevé, pour l'indemniser de la disgrâce momentanée dont il avait à la fois souffert et profité.
On lui donna le grade de lieutenant-colonel et le commandement des spahis de la province d'Oran, corps formé le ior octobre 1836, et établi dans l'ancien palais du bey d'Oran, appelé Misserghin, situé à trois lieues environ de la ville d'Oran, sur la route de Tlemcen.
Yusuf succédait là au colonel de Thorigny, qui commanda le premier les spahis d'Oran. Beau -frère de M. Edouard Bocher, le sénateur actuel, époux d'une très jolie femme, homme d'action et de plaisir, le colonel de Thorigny tenait un peu du héros de roman. On a même raconté qu'il servit de modèle à Alexandre de Lavergne pour le personnage du commandant de Saint- Phal, dans un roman célèbre : La recherche de V inconnue. Grand ami du général l'Etang, il fut intimement mêlé aux querelles de toute nature qui signalèrent, comme je l'ai raconté, les premiers jours d'existence du 2* de chasseurs d'Afrique. Il se battit même en duel au pistolet, à trente pas, avec le médecin-major du régiment qui l'avait provoqué. Ce médecin était tellement myope qu'il n'aurait pas vu un bœuf à dix pas. Il tira le premier, et le hasard conduisit sa balle dans la joue de Thorigny. La blessure faillit être mortelle. Elle guérit pourtant, grâce aux soins dévoués de celui qui l'avait faite.
En 1837, le colonel de Thorigny dut demander un congé pour raisons de santé. Il comptait bien revenir en Afrique, mais il dut y renoncer et entra avec son grade dans un régiment de lanciers.
Et maintenant, après cette randonnée à travers l'histoire, il est temps de revenir au nouveau soldat du colonel des spahis d*Oran, à la recrue de Yusuf, c'està-dire à moi-même.
Dès que j'eus arraché à mon père son consentement, je partis de Mostaganem comme j'y étais venu, c'està-dire sur un petit caboteur. Nous étions deux passagers : un sous-officier nommé Cayrolles et moi. Cay-