‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 30 sur 211 · ÉLÈVE TROMPETTE · texte numérisé non relu

ÉLÈVE TROMPETTE

détacher de lui, le nomma adjudant de place à Mazagran. C'était une sinécure, et c'est là que je l'ai vu pour la dernière fois. Je ne sais pas ce qu'il est devenu. C'était, au fond, un très brave homme et un homme très brave, mais il n'était supportable que lorsqu'il chargeait, ou que lorsqu'il chantait des chansons du Caveau. Il savait par cœur Béranger et Désaugiers. C'était, avec les coups de sabre, sa seule spécialité.

Enfin me voilà à Misserghin, chez les spahis, chez moi. L'installation de notre quartier général était assez confortable. L'ancienne maison de campagne du Bey avait été aménagée en logement pour les officiers. Elle communiquait, par une longue caponnière, avec la maison du colonel, et, le long de la caponnière, on avait dressé des hangars qui servaient d'écurie à tous les chevaux du régiment. Les baraquements pourla troupe remplissaient une vaste redoute, et autour, quelques spahis indigènes vivaient sous la tente avec leurs familles. Il y avait eu là, jadis, de très beaux jardins, irrigués par des eaux courantes qui se réunissaient en plusieurs bassins, servant de bains froids. Les officiers avaient leurs bassins spéciaux, ainsi que les sous-officiers, et aussi les simples spahis qui nageaient tous comme des poissons. On y jouait à la Rahba, une sorte de lutte en grand honneur chez les gens de l'Ouest et qui consiste à se surprendre mutuellement, au son du tambourin, par des coups de talon appliqués de préférence derrière l'oreille. C'est beaucoup plus amusant pour celui qui donne que pour celui qui reçoit. Dans l'eau, c'est évidemment moins dangereux que sur le sol. Mais, pour en jouer proprement, il faut n'avoir rien à envier aux otaries.

Les spahis ne pouvaient recevoir comme simples cavaliers français que des spécialistes, maréchaux ferrants, ordonnances d'officiers ou trompettes. Je ne pouvais pas être ordonnance. Je n'avais pas non plus

une vocation bien déterminée pour la maréchalerie. On m'admit donc comme élève trompette. Il est vrai que mes aptitudes musicales m'interdisaient tout espoir d'avancement dans la musique. Par bonheur, mon emploi n'était que fictif.

Engagé sous les auspices du commandant de Montauban, qui me montra toujours une bienveillance dont je lui suis resté profondément reconnaissant, j'avais emporté de la maison paternelle, à défaut d'argent, les recommandations les plus sévères. Mon père, qui connaissait la mésintelligence profonde existant entre le commandant de Montauban et le colonel Yusuf, m'avait bien conseillé d'être prudent, d'être sourd, d'être aveugle, pour n'être pas broyé entre les chefs.

A vrai dire, quoiqu'on sentît dans le régiment qu'il y avait le parti du commandant et le parti du colonel, les simples cavaliers indigènes, rompus par tempérament national à l'obéissance, ne pensaient même pas à cet antagonisme. Mais il n'en était pas de même des sous-officiers et surtout des officiers, et, quoique simple soldat, j'allais me trouver mêlé à leur existence, puisque je les avais presque tous connus à la maison paternelle. Il fallait donc me tenir scrupuleusement en dehors de leurs passions.

Ce n'était pas que je dusse trouver dans le corps des officiers, en dehors de Montauban, qui fut toujours charmant pour moi, de bien chaleureux protecteurs. Mon père n'avait pas toujours le commandement débonnaire, et plusieurs de ces officiers, qui avaient passé sous ses ordres, lui gardaient une rancune dont il était assez humain qu'ils me rissent sentir le contre-coup. Je n'ose pas dire que ce fut à un aussi misérable sentiment qu'obéissait le capitaine de Montebello, commandant le quatrième escadron, dans lequel je fus placé. Mais je dois constater que cet officier ne me montra jamais la moindre bienveillance, tant que je restai sous ses ordres,

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