AVEC LES NÈGRES
et je dus les subir dans des situations très diverses, car, bien des années plus tard, je commandai une brigade de cavalerie dans une division de la Garde dont il était le chef, et nos rapports ne furent guère plus cordiaux. Il n'a jamais été pour moi un supérieur affectueux. Je me suis contenté d'être pour lui un subordonné correct et strict, jusqu'au jour où, devenu ministre de la guerre, j'ai pu me venger, en lui rendant, avec un empressement particulier, tous les petits services qu'il réclamait.
A mon entrée au corps, les officiers de spahis portaient le costume turc, qu'ils ont échangé, trois ans plus tard, en 1842, contre une tenue française. Ce costume comportait la veste turque rouge, soutachée de noir, sur le gilet bleu de roi, la large culotte bleue, arrêtée aux genoux, la botte molle avec éperon vissé, le turban de fantaisie et le burnous rouge. C'était très joli, quand on avait de la ligne, de la désinvolture; mais quand on prenait du ventre, cela vous donnait tout de suite l'air d'un marchand de pastilles de la rue de Rivoli.
Et puis, cela prêtait un peu trop au caprice et à la dépense. Un cachemire autour de la tête, un harnachement arabe, avec housse brodée, suffisaient à manger la solde d'une année et à endetter pour longtemps leur possesseur.
La troupe portait la tenue arabe, à peu près semblable, avec le turban rayé bleu et blanc. Tous les samedis, on nous faisait une théorie sur la manière d'enrouler et de porter le turban, et jamais nous n'arrivions à l'uniformité rêvée.
Pour armement, le sabre et le fusil.
Maintenant que je viens de faire le croquis de mes chefs, il convient, j'imagine, de crayonner les camarades de mon peloton. Je peux le faire à la plume et avec de l'encre : ils étaient tous des nègres.
En France, ce qui manque le moins pour toutes choses, ce dont nous avons fait une provision inépuisable, ce sont les systèmes. Nous possédions, cela va sans dire, à cette époque déjà, de nombreux systèmes sur le rôle et sur le recrutement des corps indigènes.
Malheureusement, les circonstances ne se plient pas toujours aux systèmes; elles obligent les hommes à passer souvent de l'un à l'autre. Au début, on avait déclaré sur le papier que les spahis formeraient un corps aristocratique, recruté surtout parmi les cavaliers des grandes tentes, appartenant aux familles de la noblesse. C'était très séduisant. Mais, quand les cavaliers des grandes tentes ne suffisaient pas à remplir les escadrons, on acceptait tous ceux qui se présentaient, et alors les cavaliers des grandes tentes, mécontents d'avoir pour égaux, ou même pour supérieurs, des hommes qu'ils jugeaient situés plus bas qu'eux dans la société, s'en allaient.
Au moment où j'arrivai, le cavalier des grandes tentes donnait fort peu. Abd-el-Kader, qui se préparait à rompre la paix, surexcitait partout le fanatisme religieux qui devait éloigner les Arabes du service des chrétiens ; et la paix elle-même, en faisant croire aux populations que l'Émir était le souverain du pays, nuisait à notre prestige et éloignait de nos rangs les indigènes.
Dans ces conditions, on était réduit à accepter tous ceux qui se présentaient. On éludait même l'ordonnance qui obligeait chaque cavalier à amener avec lui son cheval, et le régiment fournissait des chevaux aux pauvres diables qui n'en avaient pas, et qui les payaient au moyen d'une retenue mensuelle sur leur solde.
On avait enrôlé jusqu'à des nègres, et le colonel en avait formé deux pelotons, attribués au 4' escadron. C'est dans un de ces pelotons que je fis mes débuts.
Je n'ai jamais eu à me plaindre de ces braves gens;
A LA CHAMBRÉE. 6g
au contraire, pour eux j'étais toujours le fils du colonel (Ouled-el-Colonel) , c'est-à-dire un être d'une essence supérieure, et ils me montraient une prévenance que je n'aurais certainement pas rencontrée chez mes compatriotes dont je heurtais les habitudes. On consommait énormément de liqueurs fortes, dans l'armée d'Afrique, et je n'ai jamais pu sentir l'alcool. C'était l'usage dans la cavalerie d'aller, dès le réveil, boire la goutte à la cantine, et cette première consommation était la tête d'un chapelet de verres de rhum, d'absinthe, etc., qui s'égrenait jusqu'à l'extinction des feux. Moi , quand je me croyais obligé , le matin , d'accompagner les camarades chez le cantinier, je me faisais apporter une tasse de lait chaud. Au début, on me servit quelques plaisanteries en guise de sucre; mais, comme je ne prenais pas la mouche, comme on savait aussi que je faisais très gentiment des armes, ça n'alla jamais trop loin.
Ce soir-là, je partageai, pour la première fois, le domicile de mes frères d'armes noirs : une grande baraque séparée en deux, dans le sens de la longueur, par une cloison de grosses tiges de fenouil maçonnées en torchis. Pour lit, un des hamacs de toile à voiles suspendus à deux barres parallèles qui couraient le long de la baraque. Pour plancher la terre nue. C'était assez propre; mais il paraît que les puces et les punaises se complaisaient dans cette propreté. Il en courait des légions sur nous, et je fus probablement un vrai régal pour ces animaux, habitués à se nourrir de peau noire.
Quant aux rats, ils avaient élu domicile dans notre cloison, où ils faisaient un vacarme d'enfer. On passait la lame du sabre entre deux tiges de fenouil, on allait jusqu'à l'extrémité de la rainure, et on ramenait toujours un de ces rongeurs, fléaux de nos effets d'équipement. Mes nègres, étant tous célibataires, logeaient tous dans la baraque et n'avaient pas de prétexte con-
7o MES SOUVENIRS.
jugal pour vivre sous la tente, comme certains de leurs camarades Arabes. Ils se conduisaient tous fort bien, excepté deux ou trois, et parmi ces derniers, une façon de colosse nommé Belloul, fort comme un bœuf et méchant comme un âne rouge. Encore celui-là n'était guère à craindre, car il était toujours en prison. On ne le lâchait que les jours de combat, où il faisait merveille. Si, maintenant, on veut bien songer que l'élève trompette qui s'endormit, ce soir de mai, muni de son fourniment dont il était jaloux comme d'une fortune, au milieu d'un peloton de nègres, a fini par devenir ministre de la guerre, on conviendra, j'espère, que le métier militaire n'est pas positivement une carrière fermée, et qu'avec un peu de chance, à la condition de s'aider aussi un peu, on arrive encore à y faire son petit chemin.