CUIRASSIERS D'ORLÉANS
ministre de la guerre, j'ai retrouvé, à un dîner d'anciens élèves, le préfet du moyen collège, le brave père Boulard. Il avait quatre-vingt-cinq ans. Le chansonnier Nadaud improvisa au dessert un couplet pour me demander de faire décorer notre vieux maître, qui sanglotait à cette manifestation. Je n'ai jamais pu obtenir cette faveur de mon collègue de l'instruction publique.
J'étais un élève studieux, travaillant de son mieux, mais ne réussissant guère. Mon frère était toujours le premier dans sa classe. A seize ans, il avait terminé toutes se-s études: moi je finissais péniblement ma troisième, lorsque des événements de famille vinrent brusquement changer notre position.
Mon père avait quitté la Garde dès 1822, pour passer, avec son grade de chef d'escadrons, au 5e de cuirassiers, avec lequel il fit la campagne d'Espagne. Beaucoup de régiments de cavalerie, à cette époque, portaient le nom d'un prince de la famille royale. Le 5e de cuirassiers s'appelait cuirassiers d'Orléans. Il était de règle d'aller rendre ses devoirs aux princes, chefs titulaires des régiments auxquels on appartenait. Mon père, qui partageait les idées des royalistes de ce temps-là sur l'attitude du duc d'Orléans, se dispensait volontiers de ces visites, tandis que son colonel, le marquis de Montcaîm et les autres officiers supérieurs se rendaient très exactement aux réceptions du Prince. Il a toujours attribué à cette attitude la disgrâce dont il fut frappé par le gouvernement de Juillet. En 1830, il était lieutenant-colonel au 2e de carabiniers, ce régiment avec lequel il avait fait toutes les campagnes de l'Empire.
Le régiment, en garnison à Cambrai, était commandé par le colonel Gussler. Officier de l'ancienne armée, le colonel Gussler avait débuté comme trompette, et il avait conservé toutes les passions et tous les préjugés de la Révolution. Sous son influence pernicieuse, aus-
sitôt que les événements de Paris furent connus à Cambrai, le régiment s'insurgea et réclama le départ de tous les officiers soupçonnés de sympathie pour le gouvernement déchu. Mon père dut s'éloigner. Il se retira d'abord en Belgique, puis il se rendit en Angleterre pour porter ses hommages au roi détrôné, à Holy- Rood. Il resta un an hors de France. Mais sa fortune, déjà ébranlée par son imprévoyance, avait été tout à fait compromise par la révolution de Juillet, et il dut demander à reprendre du service. Cette faveur, prodidiguée à tous ses camarades, lui coûta de longuejs démarches qui épuisèrent ses dernières ressources.
Enfin, en 1833, réintégré sur les contrôles de l'armée comme lieutenant-colonel de cavalerie hors cadres, il fut envoyé à Oran, sous les ordres du général des Michels. A peine débarqué, il fut chargé d'aller prendre possession de Mostaganem, que le caïd Ibrahim était disposé à nous livrer, à la tête d'une colonne composée d'un bataillon du 66e de ligne, d'un bataillon de la légion étrangère, d'un escadron à pied de chasseurs d'Afrique et de détachements d'artillerie et de génie. Il avait sous ses ordres, comme capitaine du génie, le futur président de la République française, Cavaignac.
A peine le général des Michels, qui avait conduit ces troupes jusqu'à Mostaganem, se fut-il embarqué sur le brick le Hussard, que la petite garnison eut sur les bras Abd-el-Kader en personne, à la tête de nombreux contingents arabes. Le général, retenu par un calme plat, assista en spectateur impuissant aux premiers moments d'une lutte acharnée qui, commencée le 26 ou le 27 juillet, dura jusqu'aux premiers jours d'août. Mostaganem ne fut dégagée que le 6 août, par une démonstration de la garnison d'Oran. Dans son Histoire delà conquête de l'Algérie, M. Camille Rousset parle avec grands éloges de cette première défense