‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 48 sur 211 · LE GÉNÉRAL DE LAMORICIÈRE · texte numérisé non relu

LE GÉNÉRAL DE LAMORICIÈRE

transformer, pour apprendre ce que l'on n'a jamais su. Heureusement, nous touchions à l'époque où la guerre elle-même allait faire surgir toute une pléiade de jeunes et brillants généraux qu'on a appelés les généraux d'Afrique. Elle allait leur révéler ses secrets et ses méthodes. Une fois de plus, la fonction allait créer l'organe, et enfin, sur cette terre qui avait bu tant de sang généreux , allait apparaître pour la troisième fois Bugeaud , Bugeaud converti, Bugeaud transformé, Bugeaud armé d'une tactique nouvelle et qui devait — qu'on me passe cette expression ambitieuse — y cueillir les palmes de l'immortalité.

Qui nous eût dit alors que, trente ans plus tard, tous ces braves qu'on couvrait de fleurs et de lauriers subiraient, après les amertumes de la défaite, les injures et les calomnies d'une tourbe d'avocats qui ne virent jamais l'ennemi, dont tout le rôle et tout le mérite consistèrent à égarer, à tromper le peuple français par des proclamations ampoulées et mensongères, et qui, après avoir, du fond de leur cabinet bien clos et bien chauffé, imposé à ces guerriers, couchant sur la neige-, des plans inexécutables, leur en reprochèrentl'inévitable insuccès! Tous ces chefs, qui ont eu une vieillesse attristée et calomniée, nageaient alors en pleine jeunesse et en pleine gloire. Le colonel des zouaves, de Lamoricière, venait de recevoir le grade de maréchal de camp; — c'est ainsi qu'on appelait les généraux de brigade. — Il avait trente-quatre ans. Il était le plus jeune général de l'armée. Depuis l'Empire, on n'avait pas vu d'avancement plus rapide ni plus mérité. Le colonel Changarnier, du 2e léger, avait aussi reçu les étoiles. Ses soldats l'appelaient déjà le général Bergamote, à cause du soin extrême qu'il prenait de sa toilette, allant au combat, comme on va au bal, parfumé, tiré à quatre épingles et ne touchant jamais son sabre qu'avec des gants beurre frais.

io8 MES SOUVENIRS.

On racontait que, pour son avancement, son esprit lui avait servi autant que sa valeur. Après le combat de Mouzaïa, le duc d'Orléans, enthousiasmé de l'attitude du 2e léger, demanda au colonel Changarnier ce qu'il pourrait faire pour être agréable à ce régiment : « Monseigneur, répondit le colonel, qui n'avait pas encore huit mois de grade, le meilleur moyen d'être agréable au 2e léger serait de lui donner pour colonel son lieutenant-colonel. » Ce fut fait sur l'heure. Changarnier fut nommé maréchal de camp et remplacé à la tête du régiment par son lieutenant-colonel, le marquis de Luzy-Pélissac.

Ce fut également dans cette campagne que le chef de bataillon, duc d'Aumale, gagna le grade de lieutenantcolonel du 24e de ligne, qu'il alla commander, sous la direction sévère et stricte du colonel Gentil.

Les inquiétudes qui agitèrent l'Europe en 1840, le réveil soudain de la question d'Orient imposèrent la prudence dans l'Algérie, qu'on pouvait être obligé de dégarnir de troupes pour une guerre européenne. Mais, les nuages amoncelés s'étant heureusement dissipés, l'attention publique revint de notre côté. Le 6 août, il y eut aux environs de Misserghin un assez vif engagement de cavalerie où les spahis jouèrent le premier rôle. Un de mes camarades, Verbigier de Saint- Paul, eut la jambe cassée par une balle. On l'amputa, et il mourut, quelques mois après, à l'hôpital. Au mois de septembre, le nouveau maréchal de camp, de Lamoricère, était nommé au commandement de la province d'Oran, en remplacement du général de Guéheneuc, qui rentrait en France sans laisser beaucoup de regrets ni une trace bien profonde de son administration. Le ministre ménagea son amour-propre en lui faisant savoir que le commandement d'Oran n'était plus assez important pour un général de division. Singulier motif, à la veille du jour où ce commandement allait précisé-

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