‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 50 sur 211 · EN CONGÉ · texte numérisé non relu

EN CONGÉ

Une expédition, préparée par le capitaine Daumas et guidée par le capitaine de Martimprey, arrivait aussi sûrement à son but qu'un train de voyageurs arrive à une gare. Le capitaine de Martimprey marchait à la tête de la colonne, suivi d'un chasseur portant un fanion blanc avec une large étoile rouge. On l'avait surnommé « l'Etoile Polaire ».

Au mois de novembre, je venais d'obtenir les galons de maréchal des logis fourrier, après un an de grade de brigadier, lorsque mon père se décida à quitter l'Afrique. Il appartenait, lui aussi, à la vieille école, et hanté comme les autres des souvenirs de la campagne d'Egypte, il était partisan de l'occupation réduite au littoral. Et puis, il se sentait vieux, incapable de déployer l'activité qu'exigeaient les allures du nouveau commandant de la province. La mort de mon frère l'avait plongé dans un inconsolable désespoir. Ma mèrer atteinte de consomption, était à deux doigts de la mort, et lui-même éprouvait les atteintes d'une goutte terrible dont il ne se releva jamais. Il demanda donc, au commencement de 1 84 1 , un congé de convalescence. Il ne pouvait se faire à l'idée de laisser son second fils sur cette terre d'Afrique qui lui avait déjà dévoré le premier, et, prétextant les fièvres intermittentes dont je ne parvenais pas à me débarrasser, il voulut m'emmener avec lui en France, avec l'espoir de me faire passer comme sous -officier dans le régiment de cuirassiers que commandait mon oncle, le colonel de Chalendar. Dans l'état où ils se trouvaient, je ne pouvais pas me dispenser d'accompagner mes parents; mais je comptais bien revenir à mon régiment, car l'Afrique, c'était pour moi l'a*enir ouvert, et la cuirasse, c'était l'avenir fermé. Mais il ne fallait jamais heurter de front mon père, et je me soumis. Il fut remplacé à Mostaganem par le colonel Tempoure, du 15e léger, qui amena avec lui, comme chef du bureau arabe, le capitaine d'artillerie 1. 8

ii4 MES SOUVENIRS.

Walsin-Esterhazy. La garnison fut augmentée, afin de pouvoir rayonner au dehors et mettre à la raison la remuante tribu des Haschem-Daro, installée sur la rive gauche du bas Cheliff .

Nous nous embarquâmes à Alger sur un aviso à vapeur, commandé par un tout jeune lieutenant de vaisseau qui portait un des plus grands noms de France, le comte Jean d'Harcourt, mort récemment capitaine de vaisseau en retraite, à Paris. Un temps affreux nous força de relâcher à Port-Mahon, où la France entretenait un hôpital militaire sur lequel on évacuait le tropplein des hôpitaux d'Afrique. A Toulon, il fallut purger une quarantaine de sept jours, dans un lazaret qui ne brillait certes pas par le confortable. De Toulon à Paris, par Marseille et Lyon, nous fîmes connaissance avec un nouveau système de diligence qui avait six roues, qu'on appelait le « Sirius » et qui n'en marchait pas plus vite, car elle nous laissa plusieurs fois en panne. Les médecins, qui avaient ordonné à mon père les eaux de Bourbonne pour sa goutte, m'y envoyèrent pardessus le marché pour guérir mes fièvres intermittentes. A cette époque-là, on n'y regardait pas de si près, et toutes les eaux paraissaient également bonnes pour toutes les maladies. Puis nous revînmes à Paris.

J'avais la nostalgie de l'Afrique. Songez donc! les spahis se battaient là-bas. Bugeaud était arrivé. Il guerroyait avec le général de Lamoricière, et je n'y étais pas ! Je priai et suppliai mon père qui, heureusement, ne se doutait pas plus que moi de l'irrégularité de mon engagement, car il m'aurait gardé. Il céda enfin. Mais, pour jouir de moi jusqu'à la dernière minute, il écrivit au sous-intendant de Toulon, et le pria de m'inscrire sur l'état d'embarquement du premier mardi de septembre 1 841 , en le prévenant que je n'arriverais que la veille au soir, juste à temps pour partir par le courrier hebdomadaire. Le vendredi soir, il m'accompagna à la

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