ALTERCATION
grand prévôt de la colonne et chargé, en cette qualité, du commandement du grand convoi destiné à Mascara. Ce fut dans ces fonctions nouvelles que je le retrouvai, pendant l'expédition de Saïda. Il y était accompagné de sa femme, enceinte de six mois, à qui les médecins avaient ordonné cette distraction un peu violente pour la guérir d'une maladie nerveuse, et de son fils Charles, alors âgé de onze ans, mort récemment général de brigade, après avoir atteint rapidement ce grade qu'il eût franchi, si des raisons de santé ne l'avaient pas écarté prématurément de l'armée.
D'ailleurs, les ennuis se multipliaient autour d'Yusuf , et après l'affaire Montauban, il y eut l'affaire Bertrand. Le capitaine Napoléon Bertrand, le grand Bertrand, comme on l'appelait, le fils du grand maréchal du palais, le filleul de l'Empereur, né à Sainte-Hélène, était une de ces figures militaires curieuses, déjà rares alors, et aujourd'hui à peu près disparues de l'armée française, heureusement. Très grand, très maigre, roux de poil, admirable cavalier, aimant le danger pour le danger lui-même , mais caractère bizarre , esprit fantasque , ayant ce qu'on appelle un grain, il n'était jamais à la place que lui assignaient ses fonctions, et avant mon retour de France, je ne l'avais jamais vu au régiment, bien qu'il y comptât depuis l'origine. Il se promenait en amateur, à travers l'Algérie, allant de préférence où l'on se battait et couvert par sa réputation de bravoure, par son rôle, lors de la première attaque de Constantine, non moins que par les innombrables protections que lui valaient son nom et ses alliances. Il venait d'écrire au colonel Yusuf une lettre spirituelle, mais impertinente. Le colonel lui avait infligé une punition, convertie par le général de Lamoricière en un mois de prison qu'il devait subir au fort de l'Est, pendant que partait la colonne. Le grand Bertrand, à peine interné, écrivit une lettre navrante au commandant de Mosta-
ganem, qui était alors le colonel Leveling. Ce brave homme, connu par son indulgence pour les frasques des jeunes officiers, se laissa attendrir et lui permit de sortir, à la condition de ne pas paraître en ville. La première personne que le colonel rencontra, une demi-heure après cette permission, fut le grand Bertrand attablé à un café, qui l'invitait à venir boire un verre d'absinthe. Le colonel recula devant un éclat et pensa que son prisonnier rentrerait à la forteresse, le soir. Il y revint si peu, que lorsque, par une contremarche, la colonne rentra à Mostaganem pour y déposer ses impedimenta, elle rencontra sur sa route le grand Bertrand, qui arrivait à cheval au-devant de ses camarades. Le général de Lamoricière était inflexible en matière de discipline. Il réprimanda le bon colonel Leveling et mit aux trousses de l'insaisissable Bertrand, d'abord les adjudants de place, et puis les gendarmes. Comme cela ne réussissait pas encore, il le mit en quelque sorte au ban de l'armée, signala son acte d'indiscipline dans un ordre du jour où il prescrivait à toutes les autorités militaires de l'arrêter partout où on le rencontrerait, et de le faire conduire au fort de l'Est. J'assistai par hasard à son arrestation. Je déjeunais chez un capitaine du Ier d'infanterie, élève du grand maître d'armes Lafaugère et qui voulait bien, de temps à autre, m'admettre à l'honneur de tirer avec lui. Il était campé précisément au fort de l'Est. Au milieu du déjeuner survint, tranquille comme Baptiste, le grand Bertrand qui s'invita et commença à plaisanter follement.
Par malheur, à côté du i er de ligne campait le 6e léger, commandé par le vieux colonel Thierry, qui ne plaisantait pas et qui, flanqué d'un adjudant-major, vint en personne arrêter le capitaine Bertrand. Ainsi se termina une aventure qui n'est plus dans nos mœurs militaires et dont le héros, après toutes sortes de permutations, lassa ses protecteurs, dut quitter l'armée et