‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 54 sur 211 · MOISSONNEURS · texte numérisé non relu

MOISSONNEURS

fusils) du bey Ibrahim, qu'on avait donnés au capitaine Walsin-Esterhazy, secondé par quelques officiers de France qu'avait attirés l'appât des aventures.

Quelques-uns de nos officiers, fatigués d'un long séjour en Afrique, ou alarmés des bruits de dissolution, avaient demandé à rentrer en France, et ceux qui restaient ne constituaient plus des éléments assez forts et assez homogènes pour réagir contre la situation déplorable créée à tous par la mésintelligence persistante du colonel et du commandant de Montauban. Cette mésintelligence était arrivée à ce point que plusieurs fois déjà, sans l'intervention d'amis communs, les deux adversaires auraient vidé leur querelle à coups de sabre.

Yusuf, qui, par tempérament, faisait tout avec passion, et qui était en outre excité par l'espoir de sauver son régiment en le faisant valoir sous les yeux mêmes du gouverneur général, avait demandé à ses hommes, pendant cette campagne de Teckdempt, tout ce qu'ils pouvaient donner. Ils avaient été réellement magnifiques au combat de nuit de Cliou-Anet. Au combat de Calah, ils s'étaient jetés comme des furieux au beau milieu de la cavalerie arabe, et il avait fallu, pour les dégager, faire charger tout le 2e de chasseurs d'Afrique. Lorsque, au retour de Teckdempt, la petite armée du général Bugeaud moissonnait la plaine de Ghréis, Yusuf, jaloux de les montrer aussi remarquables dans les travaux de la paix que dans les dangers de la guerre, était à cheval du matin au soir, au milieu de ses travailleurs qu'il excitait. Il n'était guère secondé, hélas! que par Fleury, nommé sous-lieutenant au mois de janvier précédent et revenu au régiment après un court séjour auprès du général de Garraube, en qualité d'officier d'ordonnance. Les autres officiers tenaient pour le commandant de Montauban.

Un matin, Yusuf, en parcourant les rangs des mois-

sonneurs, trouva le commandant de Montauban étendu à l'ombre d'une meule et causant gaiement avec quelques camarades.

— Commandant, lui dit-il, je suis à cheval depuis le réveil, et je ne vous ai vu nulle part ce matin. C'est à votre tour de me remplacer dans une surveillance dont vous semblez vouloir vous affranchir.

Le commandant, tirant sa montre, répondit :

— Mon colonel, il est neuf heures et demie. C'est l'heure d'aller déjeuner, et j'y vais.

Le colonel, mis hors de lui par cette réplique, accabla son subordonné des plus violents reproches, et alla immédiatement porter l'affaire devant son chef hiérarchique, le colonel Randon, des chasseurs d'Afrique, qui commandait la brigade de cavalerie, et auprès de qui, en même temps, le commandant venait se plaindre des violences de langage qu'il avait subies. Le cas fut soumis au général de Lamoricière, qui alla lui-même prendre les ordres du gouverneur général.

Le général de Lamoricière était prévenu en faveur du commandant de Montauban, qu'il prisait fort et qui tout récemment, sous ses yeux, avait été glorieusement blessé d'une balle qu'il devait garder toute sa vie dans la poitrine, cette balle fameuse dont les députés de la gauche devaient tant rire, lorsque, devenu ministre en 1870, il expliquait par elle, devant eux, les imperfections de sa parole. Par contre, Yusuf ne plaisait pas encore beaucoup au général de Lamoricière, qu'il allait pourtant s'attacher si étroitement, par des services rendus pendant cette campagne. Le général avait des préventions contre l'origine militaire irrégulière du colonel. Mais le gouverneur général, dans l'intérêt de la discipline, tenait à ce que pleine et entière satisfaction fût donnée à Yusuf, dont l'intelligence et le courage lui plaisaient particulièrement. On prit un moyen terme. Le commandant fut détaché du régiment, nommé

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