NOURRI D'ESCARGOTS
tirer d'affaire tout seul, sans autre aide que mon ordonnance. Cette combinaison fut déplorable, et je ne vécus guère que de privations, ce qui est un régime peu réconfortant. Je n'avais généralement pour dîner que des escargots cueillis sur les buissons, autour du bivouac, et cuits sur la braise du feu de campement. Avec cela, pas un sou dans la poche, le prêt étant toujours en retard et soumis à des retenues qui en absorbaient la majeure partie. Je menais une vie de mendiant qui ne voudrait pas mendier.
Nous étions arrivés à Saïda vers le milieu d'octobre, après avoir subi une attaque de nuit où il avait fallu tout le sang-froid du général Bugeaud pour calmer les troupes surprises.
Nous n'avions trouvé à Saïda que les murs déserts, et le général avait décidé qu'on y resterait quarantehuit heures, pour laisser au génie le temps de les faire sauter. Le temps était très beau et encore chaud. Je crus que c'était le moment de faire ma lessive, c'est-àdire de laver les deux chemises que j'avais emportées, l'une sur moi et l'autre de rechange. Toutes deux réclamaient impérieusement cette opération que je ne pouvais confier à un soldat, n'ayant pas de quoi le payer. Je me mis nu jusqu'à la ceinture et je plongeai mon linge dans l'eau pure d'un ruisseau. Peu renseigné sur l'importance du rôle du savon, je crus que des frictions énergiques exercées au moyen d'une pierre y suppléeraient. Mes deux chemises arrivèrent à l'usure avant de passer par la propreté. Il était cinq heures, le temps fraîchissait, lorsque j'entendis tout à coup les trompettes sonner a à cheval ». Il s'agissait de surprendre, par une marche de nuit, la tribu des Sdamas, qui avait fourni des guerriers à l'émir et qui était campée à notre portée.
Surpris tout le premier, je courus au camp, en enfilant une de mes chemises mouillées et en tordant éner-
i3o MES SOUVENIRS.
giquement l'autre. On partit et, avec la nuit, arriva une petite pluie fine qui entretenait doucement la bonne humidité de ma chemise. Au jour, nous découvrîmes l'emplacement occupé par les Sdamas, qui avaient eu la fâcheuse idée de chercher leur salut dans la fuite.
On nous lança à leur poursuite. Mon cheval était excellent; mais il gagnait à la main, et j'avais toutes les peines du monde à le tenir. En galopant, il frôla un arbre dont je vis venir sur moi les basses branches. Je baissai vite la tête, mais une branche happa mon burnous qui, bientôt, n'apparut plus à mes regards mélancoliques jetés en arrière que comme une loque lamentable et déchirée, flottant au gré du vent. De sorte qu'il ne me resta plus que ma veste et mon pantalon de toile. La razzia importante que nous fîmes ce jour-là sur les Sdamas ne me consola pas de ce désastre personnel. D'autant plus que les guerriers qui avaient, pendant l'été, fait l'office de moissonneurs, durent immédiatement se transformer en bergers et même en chiens de berger.
Nous passâmes toute la journée à lutter contre les innombrables bêtes que nous avions capturées, et qui avaient l'air de détester les chrétiens presque autant que les détestaient leurs maîtres. Avec une fidélité qui confinait au patriotisme, tous ces animaux s'obstinaient à marcher sur les traces de la tribu en fuite. Ils se pelotonnaient, tourbillonnaient sous les coups de matraque. Il fallut les charger comme s'ils eussent été des Arabes. Ce soir-là, en rentrant au bivouac, j'eus pour tout potage un morceau de biscuit et un verre d'eau sucrée. Je dus m'étendre, le ventre creux, dans la boue, en veste et en pantalon de toile, sans oser emprunter à mon cheval sa couverture, car le colonel ne plaisantait pas sur ce chapitre-là, et il rôdait lui-même la nuit dans le campement, pour voir si tous nos chevaux avaient les reins couverts, et pour punir sévère-