‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 58 sur 211 · MES DEUX CHEMISES · texte numérisé non relu

MES DEUX CHEMISES

ment le spahi qui se serait approprié le paletot de son compagnon de danger. Curély s'était procuré, par je ne sais quelle combinaison, ce qu'on appelait un manteau d'armes, c'est-à-dire une petite tente grande comme deux mouchoirs de poche, et dans laquelle on pouvait à la rigueur s'abriter le haut du corps. Il m'admit au partage de son sybaritisme, ce qui ne m'empêcha pas de me réveiller avec un accès de fièvre qui me fit craindre de ne pas pouvoir suivre la colonne. La jeunesse et l'ambition me servirent de quinine.

Mais, tout en claquant des dents, je me promis bien, cette nuit-là, si jamais je devenais un chef à mon tour, de prendre souci du bien-être de mes hommes et de ne jamais me coucher sans qu'ils fussent installés le moins mal possible. Je crois m'être tenu ma promesse. Il ne fut pas difficile, hélas! de me procurer un burnous. Le feu et la maladie en avaient rendu plusieurs disponibles.

Je me souviens aussi qu'un jour, le général Bugeaud réquisitionna les chevaux de la cavalerie, pour transporter à Mascara un approvisionnement de grains ; obligatoire pour la troupe, ce service était facultatif pour les sous-officiers. Mais on donnait cinq francs par sac de riz transporté, et je fis six lieues à pied, en tenant par la bride mon cheval chargé d'un sac. Jamais je n'ai été aussi fatigué que ce soir-là, lorsque je déposai mon sac de riz au magasin. Jamais aussi gratification ne m'a fait autant de plaisir que cette bienheureuse pièce de cinq francs.

D'ailleurs, au fond de ma détresse l'opulence me guettait. Fleury, nommé sous-lieutenant, ainsi que je l'ai déjà dit, avait été remplacé, comme secrétaire d'Yusuf, par un brigadier nommé Cramer, qui ne faisait pas très bien l'affaire du colonel. Il m'avait, en partant, indiqué à son chef comme un successeur possible et m'avait même pressenti, au commencement de l'ex-

pédition, pour savoir si j'étais disposé à remplacer ce Cramer, si le colonel m'en faisait la proposition.

Engagé sous les auspices du commandant de Montauban , encore tout pénétré des recommandations pressantes de mon père, j'avais eu peur de jouer entre les deux chefs le rôle sacrifié du grain de blé entre deux meules. J'avais eu peur aussi d'être inférieur à une situation qui était au-dessus de celle d'un simple copiste, et je fis part de mes craintes à Fleury, qui ne me parla plus de rien.

Quelques jours après notre razzia sur les Sdamas, installés au bivouac de Takmaret, il nous fallut monter à cheval pour courir en toute hâte au secours d'une corvée de fourrage, commandée par un sous-lieutenant nommé Damotte, attaquée à l'improviste par des cavaliers réguliers de l'Emir. Nous fonçâmes sur eux, derrière notre colonel. Fleury leur prit de sa main un guidon qui lui valut la croix d'honneur. L'engagement fut vif. Nous tuâmes pas mal de monde à l'ennemi, mais nous perdîmes quelques hommes, entre autres un maréchal des logis nommé de Barjac, qui eut la rotule brisée par une balle, qui fut amputé et mourut. Tout était terminé quand le 2e de chasseurs d'Afrique arriva pour nous soutenir. Ce régiment était sous les ordres du colonel de Tartas, qui avait été amené d'Alger par le général Bugeaud pour commander la brigade de cavalerie. Le colonel Randon venait d'être promu maréchal de camp et commandait la province de Bône. Le colonel Marey-Monge, son successeur, passé au i" de cuirassiers à la suppression des spahis d'Alger, n'avait pas encore rallié son poste, et le lieutenant-colonel d'Oullembourg n'était pas encore suffisamment au courant de la guerre d'Afrique. Enfin le colonel Yusuf, qui, lui, était très au courant, ne pouvait pas, à cause de son titre d'officier étranger, prendre le pas sur un officier français de même grade que lui; de sorte que le

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