LE MARÉCHAL CLAUSEL
de venger la mort de son frère, colonel du. 2e chasseurs d'Afrique, tué dans la forêt de Muley-Ismaïl, en chargeant à la tête des lanciers de son régiment.
La lourde colonne, embarrassée de ses bagages, parvint sans trop de difficultés jusqu'à Mascara qu'elle trouva déserte. L'Emir en avait fait partir les habitants et démantelé les maisons. Il fallut revenir, et le retour fut presque désastreux. L'automne était pluvieux. On choisissait de préférence cette saison, pour ne pas exposer les soldats aux chaleurs de l'été. Les troupes sans abri, sans bois pour faire du feu, couchant dans la boue, furent bientôt dans un pitoyable état. L'Émir, à la tête d'innombrables cavaliers, harcelait sans cesse leur retraite. Il fallait marcher en carrés. Tout homme qui s'écartait de la colonne ainsi formée était invariablement décapité par les Arabes. Le service des subsistances était mal assuré. Il n'y avait pas d'administration militaire, et on traitait avec des entrepreneurs civils qui montraient autant de négligence que de mauvaise volonté. On racontait que le Prince royal lui-même avait dû vivre de figues sèches, tandis que les soldats du train nourrissaient leurs chevaux avec du pain blanc qui moisissait dans leurs voitures. Aussi avait-on vu, pendant cette lamentable retraite, des soldats exténués se faire sauter la cervelle dans le rang, pour échapper à tant de misères et de fatigues. L'état sanitaire était si pitoyable que le Prince royal, atteint d'une violente attaque de dysenterie, avait dû rentrer en France.
Le général Oudinot n'avait donc pas pu venger son frère et il n'avait pas même eu la consolation de retrouver son cadavre. Le colonel avait été enterré sur le lieu de la charge, avec un trompette. On retrouva le corps du trompette et celui du colonel échappa à toutes les recherches. C'est dans cette campagne de Mascara qu'on parla pour la première fois de deux hommes qui
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devaient atteindre rapidement les sommets de la hiérarchie militaire : un capitaine de carabiniers au 2e léger, qui s'appelait Changarnier, et un lieutenant du 47e de ligne, qui s'appelait Canrobert. Ce dernier donna en cette circonstance une première preuve de cette abnégation et de cette modestie, compagnes ordinaires du véritable héroïsme, qui distinguent sa carrière. Son colonel, le colonel Combes, le proposa pour la croix. « Je suis tout jeune, répondit le lieutenant. Mon capitaine est un vieux soldat qui se battait déjà à Marengo. Donnez-lui la croix que vous me destinez. » Le vieux capitaine fut décoré, et le jeune lieutenant n'eut la croix qu'au second siège de Constantine, alors que, devenu à son tour capitaine et blessé très grièvement lui-même, il reçut entre ses bras, en montant à l'assaut, ce même colonel Combes mortellement frappé par trois balles, qui le traversèrent de part en part. On les rapporta tous deux sur la même civière. Pauvre colonel ! C'était un vieux soldat qui avait eu des déboires dans la carrière. Il attendait que ses trente ans de service eussent sonné pour quitter l'armée. Ils sonnèrent pendant qu'on préparait la seconde expédition de Constantine. « Je ne peux pas m'en aller maintenant, écrivait-il à sa femme, ce serait déserter. Mais je te jure de revenir aussitôt que Constantine sera prise. » Constantine fut prise ; mais Combes ne revint pas !
Je me souviens parfaitement d'avoir vu, à cette époque, le maréchal Clausel, rentrant un jour à cheval à la tête d'un nombreux état-major, au Château-Neuf. C'était un des derniers survivants de la grande épopée impériale, et il apparut à ma jeune imagination le front comme illuminé d'un des rayons de la gloire de l'Empereur. Plus tard, quand j'ai pu établir un jugement personnel sur les hommes et les choses, je me suis rendu compte qu'il n'avait peut-être pas tout ce qu'il fallait pour cette guerre spéciale, qu'il faisait comme s'il eût
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eu affaire à des peuples civilisés. Le même jour, sur la porte d'un Juif nommé Ben-Durand, on me montra, assis à l'orientale, vêtu d'un burnous blanc par-dessus son uniforme, et coiffé d'un tarbouch sur ses cheveux longs et noirs, un officier de vingt-neuf ans déjà célèbre. C'était le commandant des zouaves, de Lamoricière, qui avait trouvé son brevet de lieutenant-colonel en revenant de Mascara, où il devait retourner plus tard, comme général et dans des circonstances extraordinaires. Par exemple, un homme qui ne payait pas de mine et qui ne jouissait pas du moindre prestige aux yeux des soldats, c'était le commandant de la province, le général d'Arlanges. Il avait eu un passé bizarre. Emigré, il avait obtenu une sous-préfecture à la première Restauration, et à la seconde, le grade de lieutenant-colonel d'infanterie. C'était un bon soldat, suffisamment instruit, d'une incontestable bravoure personnelle, mais un peu audessous de sa situation. Quand il pleuvait, il arborait son képi d'ordonnance par-dessus le bonnet de soie noire qui lui servait pour dormir, et le troupier, caustique, riait.
Le maréchal Clausel ne resta à Oran que le temps nécessaire pour préparer une expédition sur Tlemcen. Il en partit bientôt avec le 17e léger, les 11e, 47e et 66e de ligne, le Ier bataillon d'infanterie légère d'Afrique, le 2e de chasseurs d'Afrique, plusieurs batteries d'artillerie et des détachements du génie et du train. Il avait pour but de dégager l'agha des Douairs , le général Mustapha-ben-Ismaïl , notre premier allié en Algérie, qui nous resta toujours fidèle et que le grade de maréchal de camp devait récompenser de sa fidélité.
Il faut savoir, pour bien comprendre l'Algérie au moment de la conquête, et pour se rendre compte du génie extraordinaire d'Abd-el-Kader, que les Arabes ont toujours été dans un état de divisions intestines etd'hosti-
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lité fratricide, d'ailleurs, soigneusement entretenu par les Turcs, au profit de leur domination. Non seulement les tribus luttaient les unes contre les autres, mais les grands chefs appartenaient à deux partis implacables : le parti aristocratique et le parti théocratique.
Le parti aristocratique avait fourni ce qu'on appelait les tribus Maghzen, qui guerroyaient au service des Turcs, moyennant certains privilèges. Le parti théocratique, dont les chefs prétendaient descendre du Prophète, avait pour clientèle les sociétés secrètes (les Khouans), les marabouts, les fanatiques. Mustaphaben-Ismaïl était le chef du parti aristocratique. Abd-el- Kader était devenu le chef du parti théocratique, depuis qu'une légende, habilement répandue par son père Si-El- Hadji-Mahi-Eddin, et non moins habilement entretenue par lui, le représentait comme l'homme indiqué par les prophéties pour ressusciter l'empire arabe. Ils étaient ennemis jurés, et, en venant faire sa soumission à la tête des Douairs et des Smélahs, Mustapha-ben-Ismaïl obéissait autant à sa haine contre Abd-el-Kader qu'à l'habitude contractée par ses tribus de collaborer avec les dominateurs du pays. Aussitôt, Abd-el-Kader à qui le traité des Michels avait reconnu le titre d'Émir, et qui, en vertu de ce traité, prétendait exercer sa domination sur tout le pays arabe non occupé par nous, somma les Douairs et les Smélahs d'avoir à abandonner leurs campements dans les environs d'Oran, possédé par les Chrétiens. Les deux chefs négocièrent quelque temps. Quand l'Émir se crut suffisamment fort, il saccagea les tentes les plus éloignées d'Oran. C'est pour les secourir et punir l'agresseur que le général Trezel avait entamé la campagne de 1835, dont le premier acte s'était terminé par l'échec de la Macta, et le second par la prise de Mascara. Mustapha-ben-Ismaïl s'était emparé de Tlemcen et, bloqué par les contin-