‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 7 sur 211 · DEUX CORVÉES · texte numérisé non relu

DEUX CORVÉES

gents d'Abd-el-Kader, il s'y défendait avec une rare énergie.

Le maréchal Clausel, avec les forces considérables dont il diposait, le dégagea sans difficulté et le ramena, lui et ses guerriers, dans la colonne. Mais il eut le tort de reculer devant une opération nécessaire, qui eût consisté à établir des communications entre Tlemcen et l'embouchure de la Tafna, et qu'il imposa au malheureux général d' Arlanges avec des moyens insuffisants. Il eut le tort, plus grave peut-être, de rançonner la population de Tlemcen, composée de Maures et de Coulouglis qui s'étaient empressés de se soumettre et dont Mustapha-ben-Ismaïl, en se gardant de les molester, avait su tirer de précieuses ressources. Lorsque l'armée française fut partie, Abd-el-Kader vint à son tour punir cruellement cette malheureuse population pressurée par nous. Il en résulta que, lorsque plus tard les Français revinrent à Tlemcen, la population entière se sauva, les laissant dans le dénuement le plus absolu.

Pendant que ces événements se passaient, mon père se rongeait les poings dans l'inactivité. Le chagrin l'avait cloué sur un fauteuil, sous les étreintes de la goutte. Un jour, de la terrasse où nous le traînions, et d'où l'on découvrait la plaine immense, nous vîmes s'élever, dans la direction de la Montagne des Lions, quelques jets de fumée blanche. C'était le canon ; et aussitôt la générale de battre partout dans la ville. A cette époque toutes les provisions venaient de France, toutes, jusqu'au bois de chauffage. Le pays fournissait à peine quelques bœufs vendus par les Arabes qui les avaient volés ; et les transports étaient faits par des navires à voiles de commerce qui n'abordaient qu'avec une extrême prudence une côte, toujours battue par les vents et dont leurs capitaines avaient peur. Le bois pour le chauffage des fours de la garnison manquait. *. 0

On avait donc commandé une grande corvée, composée d'un bataillon du 170 léger, de deux escadrons à pied du 2e de chasseurs d'Afrique et d'une batterie d'artillerie, pour aller au pied delà Montagne des Lions, couper des broussailles qu'on devait rapporter sur les prolonges. Le chef de bataillon qui commandait la corvée, vieux soldat, récemment arrivé de France et peu au courant de la guerre d'Afrique, avait laissé son monde aller à l'aventure, à travers cette plaine qui, de loin, paraissait unie, mais qui était sillonnée de ravins assez profonds pour dissimuler des cavaliers. Les broussailles coupées et les prolonges chargées, la corvée revenait en désordre. Les soldats s'étaient écartés pour chercher des asperges sauvages dont ils étaient friands, lorsqu'un gros de cavaliers de la tribu des Gharrabas, fondant àl'improviste sur cette petite colonne désunie, en compléta le désarroi. Ses soldats eurent la présence d'esprit de se grouper d'eux-mêmes autour de l'artillerie, dont quelques coups de canon mirent l'agresseur en fuite. Il emportait, hélas ! sept têtes de pauvres troupiers, morts pour des asperges. Et, quand la corvée rentra dans Oran, j'eus, pour la première fois, l'horrible vision de sept cadavres décapités, étendus sur les fagots des prolonges.

Quelques jours après, une scène analogue, mais heureusement moins grave, se produisit. Une seconde corvée alla faire du bois, dans les environs de Misserghin. Quelques amateurs de chasse l'accompagnaient. Il faisait du brouillard. Les chasseurs, qui pourtant étaient à portée de voix de la colonne, furent chargés par les terribles Gharrabas. L'un d'eux, un huissier d'Oran, fut tué raide d'une balle en pleine poitrine. Quatre autres furent plus ou moins grièvement blessés, et parmi eux un lieutenant d'état-major, arrivé la veille de France pour faire son stage au 47e de ligne : M. Gouget-Desfontaines. On le rapporta, le coude fra-

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