UNE DÉLIVRANCE
Protégé par son caractère religieux, et par ce titre de ministre de Dieu, toujours respecté par les Arabes, qui, soldats et croyants, ne comprennent rien, n'admettent rien en dehors de la soutane et de l'uniforme, l'abbé Suchet, secrètement autorisé par le gouverneur, entama avec l'Émir de véritables négociations, et obtint la liberté des prisonniers français. Ces malheureux étaient au nombre d'une centaine, et parmi eux, trois ou quatre femmes. Abd-el-Kader les fit conduire, pour nous être remis, près de Blidah, sur les bords de la Chiffa. De sorte que, deux jours avant de quitter Blidah pour venir nous rejoindre, le général Changarnier entendit tout à coup le factionnaire placé à sa porte se disputer avec une sorte de mendiant, ou plutôt de spectre, qui n'avait plus que les os et la peau et qui, sous des lambeaux de burnous, portait des lambeaux de pantalon, le pantalon de Lamoricière.
— Qu'est-ce que c'est? dit le général en sortant, et sans reconnaître l'homme.
— Je suis le lieutenant de Mirandol, répondit le malheureux, qui ajouta aussitôt, en voyant le général marcher vers lui, les bras ouverts : « Ne m'approchez pas, ne me touchez pas, je suis couvert de poux. »
Cela n'empêcha pas le coquet général Bergamote de serrer tendrement sur sa poitrine ce héros en guenilles. Il voulut le réconforter, le faire manger, le soigner, l'habiller avec les effets de sa garde-robe ; mais quoique exténué et prêt à défaillir, Mirandol refusa de toucher à rien, de boire une goutte d'eau, avant d'avoir conduit lui-même une prolonge d'artillerie chargée de pain blanc, de vin et de tout ce qu'on put trouver en ville, à ses compagnons de détresse qu'il avait laissés couchés sur les bords de la Chiffa. Pendant toute la captivité, il les avait traités comme ses propres enfants, risquant tous les jours sa vie pour les défendre contre les Arabes, les forçant à prendre soin d'eux. En le
quittant, l'Emir, émerveillé de sa grandeur d'âme, lui avait fait cadeau d'un mauvais cheval. Le lieutenant de Mirandol, à la tête de cette colonne lamentable, marchait, tirant par la bride ce cheval sur lequel il faisait monter, à tour de rôle, les plus éclopés. Il accomplit son devoir jusqu'au bout et ne rentra à Blidah, pour se réconforter, que lorsqu'il eut vu ces malheureux pourvus de tout. Et, comme le général Changarnier lui demandait ce qu'il pouvait faire pour lui être agréable : « M 'employer avec vous dans votre expédition », répondit-il. Le général, qui était homme à comprendre de tels sentiments, le garda près de lui, comme officier d'ordonnance, jusqu'à la rencontre des deux colonnes. Là, de Mirandol rentra dans le régiment où il faisait son stage d'officier d'état-major, et où vinrent le trouver immédiatement un brevet de chevalier de la Légion d'honneur et sa nomination au grade de capitaine.
Fondues en une seule colonne, sous les ordres du gouverneur général, les troupes venues d'Oran et d'Alger, après quelques razzias insignifiantes, vinrent camper, dans les premiers jours de juin, aux portes de Blidah, avant d'être disloquées pour retourner à leurs garnisons respectives. Bâtie au milieu d'un bois d'orangers qui parfume l'atmosphère à deux lieues à la ronde, poétiquement appelée par les Arabes « petite rose », Blidah m'apparut comme le paradis terrestre, après sept mois de fatigues, de misères et de dangers, et je me souviens encore qu'au dessert d'un dîner exquis, dégusté en tête à tête avec Fleury, sous les orangers en fleur, je m'écriai : « Vivre ici comme officier, quel rêve! » Ce rêve, l'avenir devait le réaliser.
Nos chefs rayonnaient de joie. Le système du général de Lamoricière, adopté par le gouverneur général, avait définitivement triomphé. Toutes les régions qui s'étendent entre Alger et Oran étaient momentanément pacifiées. Sans doute, elles devaient encore, plus d'une