RÉCONCILIATION
Yusuf, aussitôt prévenu, répondit qu'il prendrait lui-même les devants. Et le lendemain, je vis ces deux hommes que j'aimais, arriver à cheval au-devant l'un de l'autre, sur la route de Misserghin, et se tendre la main.
— Ne parlons pas du passé, mon cher Montauban, dit Yusuf, le premier. Oublions nos torts réciproques, pour ne nous souvenir que de l'amitié qui nous liait jadis et qui va reprendre, plus intime que jamais. Puis, tirant de sa poche un écrin qui contenait une très jolie montre de femme : « Je désire, dit-il, que vous fassiez accepter cette montre à Mme de Montauban ; elle lui rappellera l'heure à laquelle nous sommes redevenus les bons amis que nous n'aurions jamais dû cesser d'être. » Au petit Charles de Montauban, qui était notre coqueluche à tous, qui parlait l'arabe, portait le costume indigène et montait à cheval comme un fils du pays, le colonel fit présent d'une housse de selle en maroquin brodé d'or, qui était le produit le plus perfectionné de l'industrie tunisienne. Il ne s'en tint d'ailleurs pas à ces bonnes paroles. Quelques jours après, le gouverneur général venait à Oran , et Yusuf fit tant et si bien auprès de lui qu'il en obtint la nomination du commandant de Montauban, comme lieutenant-colonel au Ier de chasseurs d'Afrique, d'où il revint bientôt au milieu de nous par permutation.
Ces quelques jours de repos furent délicieux. On en profita pour réparer et refaire l'équipement et le harnachement, remplacer les bêtes que nous avions usées par de superbes chevaux de guerre achetés libéralement par une commission dont j'étais le secrétaire. La soumission des tribus rendait notre recrutement facile, et en quelques jours, il y avait à Oran quatre splendides escadrons de spahis, habillés de neuf et composés d'hommes bronzés par la guerre. C'était un spectacle admirable dont je ne pouvais pas me lasser.
ÏÔ2 MES SOUVENIRS.
Le général Bugeaud n'était venu à Oran que pour prendre en personne le commandement des troupes de la division, afin de les mener au-devant des troupes de la division d'Alger. Il espérait, par cette grande démonstration, succédant à la campagne de Mascara, achever la pacification du pays entre Oran et Alger. Précédée et éclairée par une brillante cavalerie indigène que commandait l'agha des Douairs et Smélahs, le général Mustapha-Ben-Ismaïl, la colonne expéditionnaire toucha à Mostaganem, et, dans les premiers jours de mai, elle remontait la belle vallée du Cheliff. Après quelques corrections infligées aux Beni-Zérouals et aux Beni-Zentés, tribus indépendantes établies à l'embouchure de ce fleuve, elle fit halte au confluent de l'Oued- Foddah et du Cheliff, à côté de ruines romaines appelées El-Esnam. Le gouverneur général projetait de fonder là, un an plus tard, une ville qui devait s'appeler Orléansville. A ce bivouac, nous fûmes rejoints parles troupes qui arrivaient d'Alger par Blidah, sous le commandement du général Changarnier.
Lorsqu'elles arrivèrent, l'attention, la curiosité, la sympathie de toute l'armée furent surexcitées au plus haut point. Elles amenaient avec elles un jeune officier d'état-major que je contemplais avec avidité, avec qui je devais plus tard être étroitement lié, et dont le nom était devenu subitement populaire dans toute l'Algérie. C'était l'officier dont nous avions appris l'enlèvement, en arrivant à Mascara, l'officier que nous avions cru mort, dont nous avions connu plus tard le salut, dont nous nous étions si souvent occupés ; c'était le prisonnier des Arabes; c'était le lieutenant de Mirandol. Il y avait alors, à Alger, un vicaire général plein de zèle et de dévouement : l'abbé Suchet. Il s'était mis en tête de délivrer les prisonniers tombés dans les mains d'Abd-el-Kader, et dont Mirandol était le chef, la sauvegarde, le consolateur et le soutien.