LA PEAU D'UN CAPITAINE
fourragère en soie noire, dont la large tresse barrait la poitrine d'une épaule à l'autre, le képi bleu à turban rouge, le pantalon bleu avec une bande garance; les galons, insignes du grade, décoraient la manche en nœuds hongrois. Comme marques de service, la ceinture de soie rouge à glands d'or avec des passants coulants, en nombre proportionné au grade. Il était difficile de rêver un uniforme plus coquet, surtout après la modification que, de son autorité privée, lui fit subir Fleury, le maître de nos élégances militaires. Fleury avait trouvé que le pantalon réglementaire gros bleu alourdissait la tenue. Il s'était fait faire un pantalon bleu de ciel, et cela avait paru si joli qu'immédiatement les pantalons gros bleu avaient disparu. En petite tenue : une tunique bleu de roi à jupe plissée, avec parements et patte garance au collet, remplaçait le spencer. La mode voulait qu'à cette époque on se serrât outrageusement. Le tailleur m'apporta ma grande tenue quelques jours après. Je l'attendais impatiemment pour aller dîner chez le gouverneur général, qui avait invité à sa table tous les nouveaux promus. Je n'entrai dans mon spencer que sous la pression énergique de trois camarades, qui réunirent leurs forces pour me l'agrafer. Et, comme depuis trois ans bientôt je circulais dans l'ampleur des vêtements flottants de l'Arabe, je connus sur tout le corps le supplice du brodequin, et je m'en allai chez le général Bugeaud, portant en anses de panier mes deux bras que j'aurais été impuissant à rapprocher des flancs. Je ne mangeai ni ne bus. Il me semblait qu'à la première bouchée de pain, à la première gorgée d'eau tout aurait sauté. Et quand, par hasard, le gouverneur général égarait jusqu'à moi ses deux gros yeux ronds, grands comme des soucoupes de tasse à café, j'avais des envies folles de me cacher sous la table pour me mettre à l'aise. Ah ! ce soir-là, la mode me fit bien souffrir.
i7o MES SOUVENIRS.
Notre première opération à Alger consista à transformer en deux escadrons de spahis les gendarmes maures du capitaine d'Allonville. Elle fut pénible. Bien que nommé chef d'escadrons, le capitaine regrettait l'indépendance dont il avait joui comme chef de corps. Il lui déplaisait de penser que lui, officier sorti des écoles militaires, il devait obéir à un colonel d'origine irrégulière, d'autant plus que Yusuf , qui connaissait ses répugnances, qui était venu à bout d'autres résistances du même genre, savait parfaitement, sous des formes irréprochables, lui faire sentir son autorité. Le nouveau chef d'escadrons s'en tirait par la plus correcte des froideurs dans ses rapports avec son chef.
Un jour qu'il était venu rendre compte d'une affaire au colonel, avec sa sécheresse habituelle, le colonel Pélissier le rencontrant, peu après, en train de se faire les ongles, lui dit : « D'Allonville, vous vous aiguisez les griffes? » Le colonel Pélissier était d'ailleurs coutumier de ces mots aigus qui défrayaient la chronique. Je me souviens qu'à un dîner chez Yusuf, on offrit le café dans un service d'argent, cadeau d'étrennes du général Bugeaud. La belle Dolorès Menés, qui présidait la table, et qui d'habitude accaparait tout ce qu'elle pouvait, avait dû se contenter de faire mettre son chiffre : D. M., sous le monogramme du colonel, dont étaient timbrées les pièces du service.
— Tiens, Yusuf ! dit le colonel Pélissier en examinant le sucrier ; vous n'êtes plus colonel de spahis ? Vous ne m'aviez pas dit que vous aviez changé de métier.
— Qu'est-ce que c'est que cette nouvelle plaisanterie? répondit Yusuf.
— Eh! oui. Voyez donc : D. M. Ça veut dire : docteur-médecin .
Les sous-officiers et les officiers des gendarmes maures n'étaient guère plus contents que leur ancien