‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 78 sur 211 · LES GENDARMES MAURES · texte numérisé non relu

LES GENDARMES MAURES

capitaine. Les sous-officiers regrettaient le privilège que les gendarmes maures partageaient avec les gendarmes français, c'est-à-dire le galon d'argent pour le brigadier, et le double galon pour le maréchal des logis. Quant aux officiers, ce fut bien pis. Le capitaine d'Allonville, qui avait eu carte blanche, les avait recrutés un peu partout, à sa fantaisie. Les uns comptaient encore comme sous-officiers dans les corps de troupes dont ils avaient été détachés. Ceux-là furent pris comme souslieutenants. Mais d'autres étaient entrés de plain-pied aux gendarmes maures, sans être liés par aucun engagement régulier. Ils durent rentrer dans la vie civile ou contracter un engagement comme simples soldats. La plupart se résignèrent à ce second parti. Ils furent récompensés, d'ailleurs, par l'attention paternelle du général Bugeaud, qui les suivit et leur fit promptement gagner l'épaulette.

Tel fut le sort d'un jeune homme qui, à dix-neuf ans, était déjà lieutenant aux gendarmes maures, chevalier de la Légion d'honneur, et qui devait prouver que dans notre Etat démocratique on peut, du dernier échelon de l'échelle sociale, s'élever jusqu'au premier par son propre mérite, car il mourut frappé glorieusement, à Sedan, ayant atteint les hauts grades de l'armée : j'ai nommé Margueritte. Fils d'un vieux maréchal des logis de gendarmerie, il était venu tout enfant en Algérie, où il avait reçu une instruction primaire sommaire, car la colonie ne présentait pas beaucoup de ressources au point de vue de l'enseignement. Mais, doué d'une très vive intelligence et d'une grande puissance de volonté, il s'était fait lui-même, et il avait appris l'arabe de façon à passer pour un enfant du pays. Le capitaine d'Allonville, enchanté d'une telle recrue, l'avait admis aux gendarmes maures, où, comme je viens de le dire, à dixneuf ans, il était lieutenant et décoré. Il redevint simple soldat, mais le gouverneur général l'envoya immé-

diatement comme chef du bureau arabe dans un poste qu'on venait de créer à Teniet-el-Had (Col du dimanche), à l'extrême frontière du district de Milianah, où il reconquit l'épaulette au bout d'une année, et resta comme commandant supérieur jusqu'en 1854, époque à laquelle il vint me remplacer à Laghouat. Travailleur forcené, Margueritte avait pour unique distraction la chasse et la pêche. Il avait acquis une très grande érudition, s'était familiarisé avec les meilleurs auteurs et avait produit lui-même un livre estimé. Une longue expérience de la guerre lui avait, en outre, donné ces connaissances qu'on ne trouve pas dans les livres, et quand il partit pour la guerre de 1870, dont il prévoyait la fin désastreuse, il réalisait le type du grand général de cavalerie.

Un de ses camarades qui, comme lui, redevint simple soldat, avait eu une odyssée bizarre. Il s'appelait Mesmer, et je le vois encore arrivant de Perse, couvert du costume traditionnel : bonnet d'astrakan, grande robe de soie, babouches jaunes à bouts relevés. Il quittait le service du Shah, et le capitaine de Rovigo lui donna immédiatement le surnom de « Ben-Matou » (le fils du chat). Mesmer, en 1840, était sergent-major à Saint- Cyr, et l'école était commandée par le général Baraguey-d'Hilliers, qui avait le droit d'être représenté comme à cheval sur la discipline. Il y eut à l'école une petite rébellion dont on rendit les gradés responsables ; Mesmer et une vingtaine de ses camarades furent expulsés. Or, à ce moment, le shah de Perse, pris d'une de ses manies périodiques d'imitation européenne, avait envoyé en France un agent chargé de lui recruter des officiers. Cet agent offrit à Mesmer le grade de chef d'escadron dans l'artillerie du Shah, aux appointements de cinq cents francs par mois. Mesmer, séduit par l'attrait des aventures et du mystère qui enveloppait encore la Perse, accepta, et pendant deux

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