‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 80 sur 211 · LES PRINCES D'ORIENT · texte numérisé non relu

LES PRINCES D'ORIENT

Les opérations, poursuivies avec tant d'énergie depuis l'arrivée en Algérie du nouveau gouverneur général, donnaient maintenant tous leurs fruits. Les tribus se soumettaient les unes après les autres, et le redoutable Abd-el-Kader gardait une inaction au moins apparente, se contentant d'étendre sur tout le pays le filet à mailles serrées des confréries religieuses, dont le général de Neveu, longtemps chargé de l'administration des affaires algériennes, a si bien décrit le rôle insurrectionnel, dans le livre qui porte leur nom : Les Khouans. Les occupations fécondes de la paix avaient succédé aux rudes travaux de la guerre, et partout on commençait, à l'instar des Romains, à ouvrir de bonnes routes donnant un accès facile dans l'intérieur du pays. Le génie militaire venait d'en livrer une qui est encore aujourd'hui une des curiosités de l'Algérie : c'est celle qui relie Blidah à Médéah, par les gorges étroites et profondes de la Chiffa. Elle descend rapidement le long du flanc des rochers jusqu'au lit du ruisseau, dont elle suit alternativement les deux bords, en le franchissant à l'aide de ponts nombreux. lia fallu beaucoup de temps et beaucoup de peines avant qu'on fût définitivement maître de ce ruisseau, mince filet d'eau en été, torrent impétueux en hiver, qui détruisit plus d'une fois les travaux d'art. C'était un progrès très considérable que d'avoir, en dehors de la route militaire stratégique passant toujours par le col de Mouzaïa, ouvert entre Médéah et Blidah un passage qui mettait ces deux villes à quelques heures l'une de l'autre. Tout l'honneur de ce tour de force revenait au commandant Bouteilhoux, chef du service du génie à Blidah, qui avait fait le tracé et dirigé les travaux de la route. Le général Bugeaud résolut de la visiter. Il emmena avec lui le colonel Yusuf, et je fis partie de sa très nombreuse escorte. Aujourd'hui, on va visiter les gorges de la Chiffa en se promenant, et le ruisseau des Singes, au pied du

Nador, est un but classique d'excursion pour les touristes. Mais alors presque personne n'avait encore fait ce voyage. Il me rappelle une particularité assez extraordinaire et sur laquelle le général Bugeaud s'appesantit, un soir, devant nous tous.

« En 1808, nous dit-il, je commandais une compagnie d'infanterie en Espagne. Mon lieutenant s'appelait de Bar, mon sous-lieutenant s'appelait Coman. Or aujourd'hui, en 1842, voilà que nous nous trouvons tous les trois encore ensemble, séparés par la même distance hiérarchique. Le capitaine Bugeaud est gouverneur général de l'Algérie. Le lieutenant de Bar commande comme général le territoire d'Alger. Et le sous-lieutenant Coman est colonel du 33e de ligne, à Médéah. »

J'épargnerai au lecteur la description d'Alger et je me contenterai de lui dire que cette ville, à ce moment de son existence ou plutôt de la mienne, était tout simplement un adorable lieu de garnison, où les plaisirs paraissaient d'autant plus savoureux qu'ils étaient plus courts, puisqu'à chaque instant il fallait monter à cheval et partir en guerre, où les douceurs de l'existence empruntaient au voisinage des dangers un caractère en quelque sorte capiteux. La belle humeur, la gaieté, l'entrain, la jeunesse avec son grain de folie circulaient dans les rues sur les pas des troupiers, ou chevauchaient dans les environs de la ville, dans nos cavalcades de jeunes officiers, heureux de vivre et de sentir que ce qu'ils faisaient vaudrait un jour la peine d'être raconté.

La garnison était nombreuse et souvent déplacée; mais il y avait toujours au moins un régiment d'infanterie en permanence, venant de France. Ace moment, c'était le 48% commandé par le colonel Leblond, un des héros de la Macta, qui allait bientôt trouver la mort dans un des premiers combats livrés en Kabylie.

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