MESMER BEN-MATOU
ans resta là-bas comme instructeur de l'artillerie, sans avoir vu un canon ni assisté à un exercice. Quant à ses appointements, il racontait lui-même de quelle façon originale il les touchait. Le premier de chaque mois, il se rendait chez le khasnadar, ministre des finances, qui le recevait avec affabilité. Une longue pipe bourrée de tabac parfumé, des confitures de roses et une tasse de café microscopique étaient apportées.
— Nous sommes aujourd'hui le premier du mois, disait Mesmer.
— C'est parfaitement exact, répondait le khasnadar.
— Je viens pour toucher les appointements que Sa Majesté m'octroie comme instructeur de son artillerie.
— Les appointements ? Je n'y songeais pas. Repassez dans quelques jours; les fonds seront prêts.
Au bout de quelques jours, Mesmer retournait voir le khasnadar, qui le recevait avec le même cérémonial.
— Les fonds ne sont pas rentrés, disait-il, mais voici un firman pour le gouverneur de telle province qui n'a pas encore versé d'impôts au Trésor et qui vous remettra la somme due.
Mesmer montait à cheval et, suivi de quelques zaptiés, employait plusieurs jours à joindre le gouverneur récalcitrant qui baisait avec respect la lettre du khasnadar, faisait apporter la pipe, la confiture de roses et la tasse de café et renvoyait l'instructeur de l'artillerie persane à un chef de district en retard pour ses contributions. Le chef du district le priait de s'adresser au contribuable, et finalement Mesmer, à coups de bâton, faisait rentrer, lentement et par fractions imperceptibles, la somme qui lui était due. Quand il revenait, le mois était fini, et il ne lui restait plus qu'à recommencer. Au bout de deux, ans, il se lassa de commander l'artillerie de cette façon, et demanda un congé qui lui fut accordé avec empressement, car la question
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d'Orient étant apaisée, le Shah n'avait plus besoin d'instructeurs.
Les princes d'Orient n'en font jamais d'autres. Toutes les fois qu'ils ont besoin de caresser une nation européenne, ils ont l'air de vouloir se mettre sous sa tutelle et à son école, et la comédie cesse dès qu'ils n'ont plus de raison pour la prolonger. Dans son voyage à Paris, en 1868, le Sultan demanda un colonel pour en faire le précepteur du prince héritier. Le colonel fut nommé et n'apprit que sur le bateau, à Marseille, qu'on n'avait plus besoin de lui. Le shah de Perse, venu en France en 1873, demanda au maréchal de Mac Mahon de lui donner un général comme ministre de la guerre. Le général Cholleton fut désigné, et il allait partir, quand l'idée fut abandonnée.
Mesmer voulait rattraper ses camarades de promotion et s'engagea comme simple soldat. Tout le monde s'intéressa à lui. Cinq ans après, il était capitaine. En 1849, chef de bureau arabe à Bône, allant réprimer l'insurrection d'une de ses tribus, il fut tué d'une balle dans la tête, au passage du pont de la Seybouse.
Les gendarmes maures constituèrent donc les deux premiers escadrons des spahis d'Alger. Ils furent placés en garnison à Blidah. Les autres escadrons devaient être successivement formés à Médéah, à Milianah et à Orléansville. Le troisième, celui de Médéah, fut organisé le premier. Il eut pour capitaine un excellent officier nommé Piat qui, le 19 juin 1841 , avait reçu une blessure d'aspect terrible. Une balle l'avait frappé en pleine poitrine et était sortie derrière le dos. On le croyait mort, lorsqu'on s'aperçut que le projectile avait contourné les côtes, en cheminant sous la peau. Quatre ans après, jour pour jour, le 19 juin 1845, Piat, dont j'étais devenu le lieutenant, tombait mort, la tête fracassée par une balle, dans un combat à pied, en pleine Kabylie.