VISITE A NOS ESCADRONS
une ville de récente formation, bâtie sur des ruines romaines. Notre escadron, qui était à peine formé, était commandé par un autre capitaine, Mesmer, qu'on appelait le « gros Mesmer », pour le distinguer de Mesmer le Persan. Il passait pour le noceur le plus incorrigible de l'armée d'Afrique. Aussi fut-il retraité comme capitaine. De Sétif, nous retournâmes à Constantine par Djemilah, localité tout récemment illustrée par un combat entre une compagnie de zéphyrs et de véritables nuées de cavaliers arabes, qui ne s'étaient dissipées que devant une colonne de secours partie de Constantine. Il y avait là les ruines d'une grande cité romaine, et entre autres d'un arc de triomphe, magnifique spécimen de l'art antique. Il fut question de le transporter pierre à pierre à Paris, mais on recula devant la dépense. Nous traversâmes également Milah, petite ville arabe enfouie dans une oasis de verdure, au milieu de steppes brûlés, et renommée pour son couscoussou.
Puis, ce fut le tour de Bône. Nous refîmes, pour y arriver, la route suivie deux fois par l'armée, en 1836 et en 1837, pour aller assiéger Constantine, et nous passâmes par le fameux camp de Dréhan, qui rappelait à Yusuf les souvenirs de son éphémère beylicat. Le colonel avait formé et commandé lui-même jadis les deux escadrons que nous allions inspecter. Il allait y retrouver quelques-uns de ses anciens soldats et presque tous ses anciens officiers. Il est impossible de dépeindre l'accueil enthousiaste dont il fut l'objet à Bône, tant de la part de la troupe que de la part des indigènes. Les escadrons de Bône avaient pour chef le commandant de Mirberk, officier très vigoureux, très capable et très peu endurant, qui fut fait par la suite général de brigade, à l'affaire de Zaatcha. L'un des deux escadrons était composé uniquement de célibataires, presque tous anciens soldats turcs, que leur capitaine, M. de Ferrabouc, avait dressés et instruits à la manière
iC2 MES SOUVENIRS.
française. L'autre avait pour chef un sportsman, le capitaine Allouard de Saint-Hilaire, ancien grand écuyer du duc de Brunswick, celui-là même qui devint célèbre sous l'Empire, pour son assortiment de perruques multicolores. Ce capitaine avait fait du cheval son unique spécialité. Il passa bientôt dans le service de la remonte et mourut encore jeune, à la tête du haras de Mazagran, où, malgré sa compétence, il ne fit jamais rien de bon, parce qu'il s'était entêté à importer en Afrique les mœurs chevalines françaises. A Bône, Yusuf retrouva son premier beau-père, un Maure dont il avait jadis épousé la fille, encore toute jeune, et avec qui il entretenait toujours de cordiales relations.
Nous quittâmes Bône sur Y Etna, pour rentrer à Alger. Mais nous fîmes escale à Philippeville pour inspecter notre escadron, qui était là dans des conditions assez piètres. Il était composé de Kabyles de la montagne, par conséquent de fort mauvais cavaliers, qui ne venaient en ville que lorsque le service les y appelait, et tous les dix jours pour toucher leur solde. L'escadron était commandé par le capitaine Ambert qui déjà, à cette époque-là, était notre meilleur écrivain militaire. Il avait d'ailleurs la susceptibilité des gens de lettres, et je l'entendis avec stupéfaction répondre à chaque critique que le colonel lui adressait : « Si vous croyez que l'on vous a envoyé un officier d'élite comme moi pour recevoir de pareilles observations ! »
Le colonel faisait preuve d'une patience dont je ne le croyais pas capable. Quant au général inspecteur, il ne soufflait mot.
L'inspection, réduite à une simple revue à pied, se termina tant bien que mal, et nous allions déjeuner chez le général Levasseur, lorsqu'un spahi aborda le colonel pour lui demander de faire payer la solde tous les quinze jours, afin d'épargner à ses camarades et à lui un voyage sur trois. Le capitaine Ambert intervint et