‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 83 sur 211 · UN OFFICIER D'ÉLITE · texte numérisé non relu

UN OFFICIER D'ÉLITE

voulut punir l'Arabe, pour n'avoir pas réclamé par la voie hiérarchique. Le colonel essaya de le calmer. Le capitaine était monté, et à chacune de ses phrases « l'officier d'élite comme moi » apparaissait. A la fin, Yusuf, impatienté, infligea quatre jours d'arrêts à « l'officier d'élite ». Et, comme le capitaine continuait, il les transforma en arrêts de rigueur, le général affectant de ne pas intervenir dans cette scène pénible, qui se passait devant lui. Là-dessus, le capitaine partit, mais à peine étions-nous à table chez le général Levasseur qu'il reparut, calmé, cette fois, pour faire au général de Dampierre ses excuses d'une inconvenance qui lui paraissait d'autant plus incompréhensible à lui-même qu'il ne pouvait oublier ses grandes obligations envers le colonel Yusuf. Le colonel avait fait décorer le capitaine, après l'expédition sur Teckdempt. Avec sa bienveillance habituelle, il passa aussitôt l'éponge et ne maintint que les arrêts simples. Aussi fut-il très surpris de recevoir, quelques jours plus tard, du cabinet du ministre de la guerre, le maréchal Soult, une demande d'explications pour la scène de violence dont le capitaine s'était plaint, en la travestissant. Il répondit avec sa meilleure encre, en appelant au témoignage du général de Dampierre..., et quelques semaines plus tard, le capitaine passait, avec le grade de chef d'escadrons, au Ier de carabiniers. C'était complet, et nous comprîmes alors pourquoi le malheureux général de Dampierre, qui avait reçu l'ordre de proposer coûte que coûte le capitaine pour l'avancement, avait gardé un prudent silence. C'est dans le talent d'écrivain du capitaine Ambert qu'il faut trouver l'explication de cette faveur invraisemblable.

Comme tous les hommes de l'époque impériale, le maréchal Soult avait de la presse une sainte horreur. Il ne la prenait pas du tout pour la lance d'Achille, et trouvait que le Moniteur de l'Armée, seul organe mili-

taire de ce temps et journal ministériel, se bornant à publier sans commentaires les actes officiels, les nominations d'officiers, les permutations, les changements de garnison, était plus que suffisant pour les besoins intellectuels de l'armée. Aussi lorsque, en 1833, quelques jeunes officiers, à l'esprit ouvert, fondèrent un journal indépendant appelé la Sentinelle de l'Armée et destiné à discuter, à indiquer à la fois les améliorations et les abus, n'eut-il de cesse qu'il ne s'en fût débarrassé. Ambert, avec sa verve et son style éloquent, était la pierre angulaire de la Sentinelle. Un beau jour, il se trouva officier d'ordonnance du ministre de la guerre, et la Sentinelle disparut. Vers 1840, il donna sa démission de capitaine au 9e hussards, pour aller aux Antilles recueillir la succession de son père. Mais ses hommes d'affaires l'avaient trompé. La succession était insignifiante, et il revint en France, très désireux de reprendre sa place dans l'armée. Réglementairement, c'était impossible ; mais les règlements ne sont faits ni pour les ministres ni pour les écrivains, paraît-il, et pour l'empêcher de mettre sa plume au service de l'opposition, on l'attacha comme capitaine de la légion étrangère, près d'Yusuf, pour le réintégrer ensuite dans le cadre français, lors de la transformation des spahis; ce qui prouve que, même dans le métier des armes, la plume, quand elle est bien maniée, vaut autant sinon mieux que le sabre.

Il ne nous restait plus à inspecter que les escadrons de la province d'Oran, les meilleurs et les plus anciens, encore commandés par le lieutenant-colonel Bouscaren, qui attendait sa permutation avec le lieutenant-colonel de Montauban. Créole de la Guadeloupe, caractère chevaleresque, cœur d'or, esprit charmant, brillant causeur, profond érudit, le colonel Bouscaren avait passé de l'École polytechnique dans le génie, et avait fait l'expédition d'Alger comme aide de camp du général

LE COLONEL BOUSCAREN. 185

Rouhaut de Fleury. Séduit par l'Algérie, il avait quitté son arme savante pour entrer dans les spahis du colonel Marey. Il poussait le goût pour les mœurs arabes jusqu'à porter chez lui le costume indigène, depuis l'établissement du nouvel uniforme. Je l'ai beaucoup aimé, et il est mort entre mes bras, en 1852, après l'assaut de Laghouat. Une balle lui avait brisé la cuisse, un peu au-dessus du genou, et il ne survécut pas à l'amputation, pendant laquelle il m'avait demandé de l'assister.

Pendant que nous parcourions ainsi toute l'Algérie pour inspecter les escadrons de spahis, des événements assez graves étaient survenus. Les montagnards de l'Ouaransenis, encore insoumis, avaient ravagé la vallée du Cheliff, parcourue par des tribus soumises, au secours desquelles le général Changarnier s'était porté vivement. Il avait atteint les agresseurs près d'El- Esnam et les avait refoulés dans la vallée de l'Oued- Foddha. Très large à son confluent avec celle du Cheliff, cette vallée se rétrécit peu à peu vers le pâté de l'Ouaransenis, jusqu'à ne plus être formée que par le lit du ruisseau, qui coule entre deux escarpements. Le général Changarnier, qui connaissait mal le terrain, s'y enfonça, croyant pouvoir en déboucher facilement. Mais, à son étranglement, il eut à subir des deux rives un feu plongeant et meurtrier. Il ne voulut pas reculer et éprouva des pertes sensibles, jusqu'au moment où il atteignit enfin, toujours en combattant, les premiers plateaux de l'Ouaransenis. Là, il put déployer ses troupes et reprendre l'avantage. Puis, pendant que l'ennemi se massait pour lui barrer le retour, il se déroba par une marche de nuit très audacieuse, se porta sur les tribus dont les guerriers l'avaient attaqué et leur infligea un tel désastre qu'ils furent obligés de déposer les armes. Ce combat de l'Oued-Foddha fit grand honneur aux troupes et à leur général, à qui il valut, à bref délai, sa troisième

étoile. Malheureusement, et c'est là le revers de la médaille, il encouragea l'esprit aventureux de nos chefs, les porta à se lancer tête baissée dans le danger, sans préparer suffisamment le terrain, et à demander le succès à la bravoure de leurs troupes plus qu'à la science des combinaisons stratégiques. Pour prévenir le retour de pareils accidents, et tout en rendant justice aux résultats obtenus par le général Changarnier, le gouverneur général se résolut à obtenir la soumission définitive de toute la contrée de l'Ouaransenis, en faisant converger sur elle plusieurs colonnes dont les mouvements combinés devaient refouler, sur le plateau central, toutes les populations, en ne leur laissant comme moyen de salut qu'une soumission complète sans conditions. Il prit en personne le commandement, et nous partîmes, vers le milieu de novembre, par un temps épouvantable. Il pleuvait à verse, et on aurait voulu que le général Bugeaud attendît le beau temps, pour ne pas augmenter la fatigue des troupes marchant sur un sol détrempé. Le général répondit aux insinuations discrètes de son état-major : a J'ai observé depuis longtemps que, pendant toute la durée de la lune, le temps reste ce qu'il était entre le troisième et le quatrième jour. Il a fait beau à ce moment-là; il fera beau pendant le reste de la lune. Marchons ! » Il avait raison. Nous eûmes un temps superbe pendant la durée des opérations, qui réussirent complètement, après quelques engagements assez sérieux dont le succès ne fut jamais indécis.

Dans cette colonne expéditionnaire, le duc d'Aumale, âgé de vingt ans à peine, inaugurait ses épaulettes de maréchal de camp. Il venait de remplacer à Médéah le général Coman, l'ancien sous-lieutenant en Espagne du général Bugeaud. Il avait demandé à faire partie de la colonne, et le gouverneur général avait mis immédiatement sous ses ordres toute son infanterie. Le

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