‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 88 sur 211 · DEUIL · texte numérisé non relu

DEUIL

après, il fut emporté par un accès de goutte qui se porta à l'estomac, puis à la tête. Il accueillit la mort avec le calme, la fermeté et le courage qu'il avait montrés dans tous les dangers de la vie, et le chagrin que me causa cette perte irréparable fut encore accru par l'idée qu'elle laissait ma mère sans aucune autre ressource pour vivre que sa pension de veuve , de sept cent cinquante francs. Les démarches de quelques amis lui obtinrent la direction d'un bureau de poste dans un village du Poitou, à Angles, qui lui rapportait quatre cents francs par an, et qu'elle finit par changer contre le bureau de Mauzé, dont les émoluments étaient de onze cents francs. C'est avec ces revenus modiques que ma mère vécut pendant près de dix ans, avec une dignité et une sérénité d'âme dignes de l'admiration de tous ceux qui l'approchaient.

Dans les derniers jours d'avril, nous étions rendus à Médéah, auprès du duc d'Aumale. Il donna un grand dîner, le Ier mai, pour la fête du Roi, et le lendemain la colonne expéditionnaire se mit en route. J'étais surmené, très souffrant. J'avais peur de ne pas pouvoir suivre. Mais ce n'était pas le moment de s'écouter, je rengainai donc mon indisposition, qui se transforma plus tard en une longue et belle maladie.

Le duc d'Aumale, commandant la colonne expéditionnaire du Sud, avait pour premier aide de camp le commandant Jamin, qui est mort général de division, après avoir commandé en second l'expédition de Chine, laissant les plus chers souvenirs à tous ceux qui l'ont connu. Son deuxième aide de camp était le capitaine de Beaufort d'Hautpoul, qui est mort récemment général de division, après avoir occupé les fonctions de chef d'état-major général à la deuxième armée de la défense de Paris, pendant la désastreuse campagne de 1870-71. Enfin, son officier d'ordonnance était le capitaine de Marguenat, un grand et bel officier, tué le 16 août à la

bataille de Gravelotte. Il était le doyen des généraux de brigade de l'armée française et avait plus de seize ans de grade.

La colonne était ainsi composée :

Deux bataillons du 33e de ligne, commandés par le colonel Camou, un type admirable de soldat de la vieille roche. Il était l'idole de ses fantassins, qui ne l'appelaient que le père Camou et qui se seraient fait hacher pour lui. Il commanda plus tard la belle division des voltigeurs de la garde;

Un bataillon de zouaves, commandé par le lieutenantcolonel de Chasseloup-Laubat ;

Quatre escadrons du 4e de chasseurs d'Afrique; lieutenant-colonel Morris ;

Un escadron du Ier de chasseurs d'Afrique; lieutenant Litchlin ;

Quatre escadrons de spahis, trois complètement organisés et le quatrième en formation ; colonel Yusuf ;

Un fort détachement de gendarmerie; lieutenant Grosjean;

Deux sections d'artillerie de montagne; capitaine Aubac.

Le colonel Camou commandait l'infanterie; le colonel Yusuf commandait la cavalerie. Le service du bureau arabe était sous la direction nominale du capitaine Durrieu. Mais Yusuf empiétait sur ce service, en transmettant directement au duc d'Aumale tous les renseignements qu'il recueillait. Le colonel, d'ailleurs, apportait à la réussite de l'entreprise qu'il avait si vivement préconisée une passion extraordinaire.

Enfin, un goum de trois cents cavaliers arabes, commandé par l'agha Amar-ben-Ferahtt, marchait en éclaireur.

Nous allâmes d'abord toucher barre à Boghar, où le duc d'Aumale avait fait réunir les approvisionnements

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