‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 87 sur 211 · UN PRISONNIER INDISCRET · texte numérisé non relu

UN PRISONNIER INDISCRET

parfaitement les Arabes importants de la province d'Oran.

En parlant des chefs que nous avions combattus, le colonel prononça le nom de Mustapha-ben-Thami.

— Mustapha-ben-Thami! dit le marabout, il ne quitte presque plus la Smala, dont il a la garde.

Yusuf n'avait jamais entendu parler de la Smala. Il ne se laissa pas démonter et, sans avoir l'air un instant d'ignorer ce dont lui parlait le marabout, il eut l'adresse de se faire donner par lui tous les renseignements désirables.

Il apprit bientôt que la Smala était la capitale mobile de l'empire nomade d'Abd-el-Kader; qu'elle consistait en une agglomération de plus de quarante mille personnes; qu'elle renfermait tout ce que l'Émir avait de plus précieux, sa famille, ses archives, ses ateliers de réparations, ses provisions de guerre, ses troupeaux, enfin tous les instruments de sa puissance. Il la défendait avec ses réguliers, l'escortait avec eux, et en avait confié la surveillance à son ami le plus sûr, le plus fidèle, son khaliffa, Mustapha-ben-Thami.

Ce fut la première fois que l'armée d'Afrique entendit parler de la Smala.

Yusuf comprit immédiatement l'importance de cette révélation et alla en faire part au Prince. Il lui développa, avec chaleur et conviction, la thèse suivante :

Les Arabes ne sont forts que parce qu'ils sont insaisissables et parce qu'ils croient et font croire à tout le pays que, pour échapper à nos atteintes, il leur suffit de s'enfoncer dans le Sud.

Donc, s'emparer de la Smala d'Abd-el-Kader, c'est ruiner à la fois sa puissance et son prestige.

Quand il revint à Alger, le colonel n'avait plus que cette idée en tête : prendre la Smala. Mais le motet la chose étaient aussi nouveaux l'un que l'autre, et Bugeaud était tout à son projet d'aller fonder, sur les immenses

i94 MES SOUVENIRS.

ruines romaines d'El-Esnam, au bord du Chéliff, un grand établissement qui devait s'appeler Orléansville. Grosse entreprise qui demandait de grands travaux, dont il voulait s'occuper, toute affaire cessante.

Nous y arrivâmes le 15 avril. Bugeaud constata que les populations des alentours étaient pacifiques, et, rassuré tout à fait, il se rendit aux instances duducd'Aumale qui, de son côté, ne rêvait plus guère que la prise de la Smala, et qui obtint, enfin, l'autorisation de diriger dans le sud de l'Algérie une expédition destinée à devenir historique.

Bugeaud lui laissa toute liberté de manœuvrer et nous mit une seconde fois, nous autres spahis, à sa disposition. En même temps, il prescrivait au général de Lamoricière de se porter sur Frendah, pour s'y tenir en observation et parer aux éventualités.

Hélas! en partant pour cette nouvelle expédition, j'avais un crêpe autour du bras et un deuil immense dans le cœur. Le colonel Pélissier s'était chargé de la triste mission de m'apprendre la mort de mon père. Il avait succombé à la maladie et aussi au chagrin que lui causaient la mort de mon frère, les déboires de sa carrière et l'isolement où je l'avais laissé en repartant pour l'Afrique. Quelque temps après sa rentrée en France, il avait obtenu à grand'peine son maintien en activité et sa nomination au commandement de la place de Verdun. Là, il avait reçu une preuve nouvelle et sensible du mauvais vouloir dont il continuait à être l'objet. Le Prince royal, commandant de ce que l'on appelait les « Camps de la Marne », était venu visiter Verdun, et, quoique déjà très souffrant, mon père n'avait voulu laisser à personne le soin de lui préparer les honneurs prescrits par le cérémonial. Le soir, le Prince offrit un banquet à toutes les autorités civiles et militaires. Seul, mon père n'y fut pas invité. Peu

Page 1