LA SMALA! LA SMALA
Le spectacle était invraisemblable. Imaginez, au milieu d'une plaine légèrement creusée où coulent les eaux de la source de Taguine, arrosant un fin gazon, un campement s'étendantà perte de vue et renfermant toute une population occupée à dresser les tentes, au milieu des allées et venues d'innombrables troupeaux, de bêtes de toute espèce : hommes, femmes, enfants, chevaux, mulets, moutons, de quoi remplir plusieurs escadres d'arches de Noé.
C'était grandiose et terrifiant.
Notre goum s'était évanoui. Il ne restait plus que l'agha qui, d'ailleurs, ne quitta plus le Prince de toute la journée. Le colonel me dit :
— Courez vite dire au Prince que nous sommes sur la Smala. Vous lui direz que vous l'avez vue de vos propres yeux. Allez !
Je montais un cheval excellent que m'avait cédé Fleury, quand j'avais été nommé officier. En quelques secondes, je fus auprès du duc d'Aumale et lui répétai exactement les paroles de mon colonel. Je dois dire que je fus très mal reçu.
Le Prince, qui venait de recevoir dans la matinée dix avis semblables, non justifiés par l'événement, m'envoya promener, tout simplement. Je revenais au galop rapporter ma déconvenue au colonel, quand je vis, botte à botte avec moi, le duc d'Aumale qui avait pris la même allure. Il montait son cheval habituel, un grand et fort irlandais, avec lequel nos petits chevaux barbes ne pouvaient pas lutter.
Yusuf s'élança près de lui et lui dit en deux mots que nous étions sur la Smala. Le Prince demanda des informations plus complètes et plus détaillées, tant le fait lui paraissait invraisemblable. Le capitaine de Marguenat se proposa pour aller s'en assurer.
— Oui, oui, dit le duc. Allez, capitaine de Marguenat, et assurez-vous que le campement devant lequel
on est arrivé si inopinément est bien celui de la Smala. Le capitaine partit et alla à quelques pas du lieu où se passait cette scène émouvante dans sa simplicité, jusqu'à un endroit d'où l'on pouvait apercevoir quelques tentes détachées du campement principal. Il revint et, avec ce ton emphatique qu'il ne perdait jamais, il dit au duc d'Aumale :
— Monseigneur, je viens de voir quelques misérables tentes établies au pied de la colline où nous sommes. On ne saurait même dire si c'est un campement arabe, car il y a plusieurs tentes blanches qui pourraient bien appartenir à un camp français.
Il ne faut pas oublier, pour expliquer cette illusion d'optique, que le général de Lamoricière était luimême, à ce moment-là, en expédition pour nous soutenir, et, sans qu'on sût pourquoi, le bruit s'était répandu dans la colonne que peut-être nos éclaireurs avaient pris son camp pour la Smala. On se refusait à croire que nous eussions pu la surprendre stationnée.
Mais le capitaine de Marguenat n'avait pas encore terminé son discours que Yusuf l'interrompait violemment :
— Allons donc, capitaine, vous avez mal regardé ou vous n'avez pas su voir. Je vous affirme, monseigneur, que c'est bien la Smala. Au surplus, je retourne m'en assurer encore.
Et, accompagné des mêmes personnes qui l'avaient suivi une première fois, c'est-à-dire de Fleury, des deux maréchaux de logis et de moi, il revint à son précédent poste d'observation. Naturellement, pendant ces quelques minutes, la scène n'avait pas changé. Les tentes étaient toujours là avec leur fourmilière de créatures humaines et de bêtes. Seulement, l'agitation semblait plus grande. Il était clair qu'on se livrait à de fiévreux préparatifs. Etaient-ce des préparatifs de résistance ou de fuite ?