‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 93 sur 211 · EN ÉCLAIREURS · texte numérisé non relu

EN ÉCLAIREURS

A première vue, nous penchions pour la résistance parce que nous ignorions un fait considérable : c'est qu'Abd-el-Kader était loin. Il était parti, avec ses principaux chefs et ses meilleurs cavaliers, pour surveiller les manœuvres du général de Lamoricière. Il ignorait absolument notre marche, grâce à l'exécution des onze pauvres Arabes.

Et même les gens de la Smala avaient pris nos premiers éclaireurs pour des réguliers d'Abd-el-Kader rentrant au camp.

Notre reconnaissance terminée, et, cette fois, sans qu'aucune erreur fût possible, nous revînmes au galop près du duc d'Aumale, et voici les paroles qui furent échangées, dans cette scène demeurée historique :

— Monseigneur, dit Yusuf, c'est effrayant, mais il n'y a plus moyen de reculer.

— Colonel, répondit le duc d'Aumale, je ne suis pas d'une race habituée à reculer. Vous allez charger.

— Oh ! oh ! dit le capitaine de Beaufort, assez haut pour que le Prince l'entendît, vous allez charger; c'est bientôt dit, mais on a fait assez de bêtises aujourd'hui, pour que maintenant on prenne le temps de réfléchir.

— Capitaine de Beaufort, riposta le Prince, si quelqu'un a fait des bêtises aujourd'hui, c'est moi, car je commande et j'entends être obéi. Colonel, vous allez charger; prenez vos dispositions.

Et sur le terrain le Prince, le colonel Yusuf et le colonel Morris tinrent un rapide conseil de guerre, pour fixer ces dispositions.

Les spahis devaient se précipiter sur la Smala. Quant aux chasseurs d'Afrique, Yusuf demandait que leurs escadrons en fissent rapidement le tour, pour couper la retraite aux fuyards et mettre cette population entre deux feux. Mais le Prince, trouvant les spahis trop peu nombreux, décida tout d'abord qu'il les soutiendrait avec tout le reste de la cavalerie. Ce ne fut que plus

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tard, en voyant notre charge couronnée de succès et en constatant que nous n'avions pas besoin de soutien, qu'il ordonna le mouvement tournant conseillé par Yusuf. Toutes choses étant ainsi arrêtées, notre colonel se porta en tête de ses escadrons, les déploya sur une seule ligne et commanda la charge.

Nous étions environ trois cent cinquante cavaliers. Nous nous précipitâmes à fond de train, et tête baissée, dans cette mer mouvante, en poussant des cris féroces, et en déchargeant nos armes. Je réponds qu'aucun de nous n'était plus fatigué, et que nos chevaux eux-mêmes avaient oublié les trente-deux heures de marche qu'ils avaient dans les jambes. A vrai dire, il n'y eut pas de résistance collective organisée. Il restait, pour la défense de la Smala, la valeur de deux bataillons réguliers. Ils furent surpris dans leurs tentes, sans pouvoir se mettre en défense ni faire usage de leurs armes. Nous aurions même traversé rapidement l'immense espace occupé par la Smala, si nos chevaux n'avaient pas été arrêtés, à chaque pas, par un inextricable enchevêtrement de tentes dressées ou abattues, de cordages, de piquets, d'obstacles de toutes sortes, qui permirent à quelques hommes de courage de ne pas mourir sans avoir défendu leur vie.

Il y eut de nombreuses rencontres où l'on joua de toutes les armes. Pour ma part, je faillis y rester. Je galopais droit devant moi, cherchant à gagner, comme l'ordre en avait été donné, l'autre extrémité du campement, quand un cavalier arabe, superbement vêtu et monté sur un beau cheval noir, arriva sur moi et, m'appliquant le canon de son fusil sur le flanc droit, pressa la gâchette. Le fusil ne partit pas, mais, d'un coup de pointe en arrière porté en pleine poitrine, j'abattis le cavalier et lui arrachai des mains, au moment où il tombait, le fusil qui avait failli m'être fatal.

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