LE MARTYRE DES CHEVAUX
tance d'une armée aussi nombreuse. Non seulement il n'avait pas fait sortir de la place les bouches inutiles, mais il y avait laissé entrer les habitants des environs, fuyant devant l'ennemi. Les premières denrées qui manquèrent furent le fourrage pour la cavalerie. On essaya d'y suppléer par des feuilles d'arbres, et surtout par de petites opérations destinées à faire rentrer les approvisionnements contenus dans les fermes de la banlieue , ce qui donna lieu aux combats de Lauvalier, de Vany pour le 3' corps, de Peltre pour la brigade Lapasset, des Mares et de Ladonchamps pour le 6e corps. Dans ce dernier combat, j'eus un capitaine adjudant-major de mon 2e de chasseurs d'Afrique tué par un coup de fusil allemand, tiré à plus d'un kilomètre. Pour enlever tout prétexte à ces petites expéditions qui fatiguaient son armée, le prince Frédéric-Charles fit simplement brûler tous les villages de la banlieue, et nous eûmes la douleur d'assister à ces incendies sans pouvoir intervenir.
Le surlendemain du conseil de guerre dont je viens de parler, nous avions rendu les honneurs funèbres à mon brave Manèque, et, détail curieux, le chapelain qui présidait les cérémonies funèbres entonna, comme si de rien n'était, le Domine salvum fac imper atorern nostrum Napoleonem.
Je reviens à mes pauvres chevaux Ils étaient là attachés à leur corde, pansés religieusement chaque matin, car je maintins le service jusqu'au bout, mais agités, tiraillés par des douleurs d'estomac, cherchant à ronger tout ce qui leur tombait sous la dent, la corde, le bois, les cuirs. Ils se mangeaient la queue et la crinière les uns des autres, hennissant de colère et de détresse, et regardant leurs cavaliers avec un œil de jour en jour plus vitreux, qui semblait dire : « Qu'est-ce que j'ai donc fait pour que tu ne me donnes pas à manger? d II fallut se mettre à les abattre. Entre mon '"• 14
2io MES SOUVENIRS.
quartier général et le bivouac, on établit une grande boucherie chevaline où, chaque matin, des bouchers choisis dans les régiments abattaient les plus compromis. Avec un marteau de forgeron pris dans l'usine, on leur défonçait l'os frontal ; ils tombaient. On les saignait et on les débitait. Puis, on faisait avec eux le pot au feu national. Malheureusement, très vite, le sel manqua, et ce fut là peut-être la plus pénible privation ; car on se figure difficilement à quelle débilité rapide, corporelle et même cérébrale, arrive l'homme privé de cette substance qui passe pour ainsi dire inaperçue dans la vie courante .
Je vivais auprès de ce charnier dont les exhalaisons méphitiques me rendirent presque aussi malade que l'avait fait le paludisme mexicain. J'avais, dès les premiers jours, et alors que tout était encore en abondance, acheté de mes deniers une grosse provision d'avoine, de sorte que mes chevaux et ceux de mon état-major ne souffrirent pas. Mais les soldats comprenaient que tout était fini, en voyant tomber les unes après les autres les nobles bêtes qui les portaient, et, perte plus sensible encore ! celles qui auraient pu traîner notre artillerie désormais inutile. J'avais maintenant formé, parmi ces cavaliers démontés , quelques compagnies d'infanterie, et, armés de leur chassepot de cavalerie, ils allaient, avec les fantassins, faire le coup de feu.
On s'ingéniait pourtant pour se mettre en rapport avec le monde extérieur. On s'était avisé de faire partir de petits ballons, emportant des lettres écrites sur du papier pelure d'oignon. Il partait un de ces ballons tous les jours, et par chacun d'eux j'envoyais une lettre à ma femme. Aucune ne lui parvint, et elle resta pendant plus de deux mois sans avoir de mes nouvelles. Beaucoup de ces ballons tombaient entre les mains de l'ennemi. L'un d'eux portait une lettre du général Coffinières de Nordeck, envoyant son adhésion au gou-