‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 102 sur 309 · LA MISSION DE BOURBAKI · texte numérisé non relu

LA MISSION DE BOURBAKI

vernement de la Défense nationale, et se plaignant en termes amers du maréchal Bazaine. La lettre fut interceptée par le prince Frédéric-Charles qui s'empressa de la faire parvenir au maréchal Bazaine, lequel, dans son incorrigible indifférence, n'en tint aucun compte. Un jour de la seconde quinzaine de septembre, mon cousin germain, fils du général de Chalandar, qui servait aux Guides comme adjudant-major, vint me trouver et me dit : « Tu ne sais pas ! Le général Bourbaki est parti hier soir.

— Allons donc! Qu'est-ce que tu me racontes là?

— C'est certain, et la preuve, c'est que le général Des vaux commande, depuis ce matin, la Garde par intérim. Le général Bourbaki est parti. Et il est parti, déguisé en médecin de la Convention de Genève, avec un brassard, et Dieu me pardonne, avec des lunettes, je crois.

Personne ne pouvait mieux me renseigner que le général Changarnier, qui était au courant de tout, qui assistait à tous les conseils de guerre et qui s'était établi en volontaire à l'état-major du maréchal Le Bœuf, allant, comme un jeune homme de vingt ans, partout où l'on tirait un coup de fusil, et positivement adoré de toute l'armée. Il me confirma le départ du général Bourbaki et m'apprit la prétendue mission du sieur Régnier. Il croyait à la réalité de cette mission, et il avait pris cet agent de M. de Bismarck pour un envoyé de l'Impératrice, venant chercher un représentant de l'armée de Metz afin de traiter de la paix. Le maréchal Bazaine avait demandé au maréchal Canrobert s'il voulait se rendre auprès de l'Impératrice. Ce dernier avait déclaré que sa place était à l'armée, et pas ailleurs. Alors, le général Changarnier lui-même avait insisté, pour que le général Bourbaki acceptât de partir, et il l'y avait décidé.

Je ne crois pas que le maréchal Bazaine ait voulu se

débarrasser d'un lieutenant dont il craignait les coups de tête. La situation d'aide de camp de l'Empereur du général et ses relations avec la famille impériale suffisent à expliquer pourquoi on l'a choisi. Mais il n'en est pas moins vrai qu'en quittant Metz, le général Bourbaki privait l'armée du seul général assez populaire pour se faire suivre par cette armée tout entière, dans une entreprise désespérée.

Le général Changarnier pensait que l'Impératrice avait encore qualité pour traiter de la paix. Il admettait bien que le traité qui nous donnerait la paix serait désavantageux et compromettrait le gouvernement qui l'aurait signé. Mais il me dévoila par ces mots, que j'ai toujours retenus, son âme de patriote désespéré, et aussi ses calculs de monarchiste : « C'est une pilule amère. Il faut que l'Empire l'avale, dût-il en crever. »

La mission du général Bourbaki ne causa pas d'émotion à Metz, parce qu'elle fut généralement ignorée de la masse de l'armée.

Cependant, quoique retiré dans son quartier général, comme un sultan d'Asie dans son harem, le maréchal Bazaine, qui voyait peu à peu s'ouvrir devant lui le gouffre qu'il avait creusé de ses propres mains, percevait le bruit de la fermentation de cette armée, couchée dans la boue de ses bivouacs, autour de lui, et de cette fermentation il fallait d'autant plus tenir compte qu'elle se manifestait, moins au milieu des soldats démoralisés et résignés à tout que dans le corps des officiers de tout grade qui, à tout prix, voulaient échapper au cercle infernal où ils se sentaient étoufïés.

Habile à se plier aux circonstances, le maréchal Bazaine concéda en quelque sorte une dernière sortie, quifut exécutée par le 6e corps tout entier, le 7 octobre, et qui s'appela le combat de Ladonchamps. En avant de nous, sur la rive gauche de la Moselle, il y avait encore deux grandes fermes qu'on appelait les « Grandes Tapes » et

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